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vendredi 6 novembre 2020

De la voie royale de la sainte croix

1. Ces mots vous semblent durs : Renoncez à vous-même
Et portez votre croix ;
(1) combien cet anathème :
Retirez-vous, maudits, dans les feux éternels, (2)
Sera plus dur encor ! Dans l'âme des mortels
Quand la croix du Sauveur a gravé son empreinte,
Cette image, à la mort, apaise en eux la crainte
De se voir condamnés à des tourments sans fin.
Contemplez la splendeur de ce drapeau divin ;
Voyez-le triomphant, quand le souverain Juge
L'arbore au dernier Jour : n'est-il point le refuge
De tous ceux qui sur terre ont aimé la douleur
Et conformé leur vie à celle du Sauveur ?
Ils abordent le Christ avec pleine assurance.

2. Pourquoi donc redouter l'opprobre et la souffrance,
Qui mènent au royaume auquel Dieu vous élut ?
La vie est dans la croix, dans la croix le salut ;
La croix nous garantit de tout piège funeste ;
La croix, versant au cœur un baume tout céleste,
Rend la force et la joie à l'esprit abattu ;
La croix produit les saints, couronne la vertu ;
Nul salut, nul espoir, pour notre âme immortelle,
Qu'en la croix qui nous guide à la gloire éternelle.
Marchez avec la croix sur les pas du Sauveur,
Bientôt vous parviendrez au séjour du bonheur.
C'est en portant sa croix que Jésus vous précède ;
Pour vous, en y mourant, ce bon Maître intercède,
Afin que, vous aussi, vous portiez votre croix,
Trop heureux d'y mourir avec le Roi des rois :
Qui meurt avec Jésus a droit à sa victoire ;
Qui partage sa croix, partagera sa gloire.

3. Donc pour le vrai chrétien tout consiste à souffrir ;
Il faut que sur la croix il consente à mourir :
Pour conduire à la vie, au comble de la joie,
A la paix sans mélange, il n'est point d'autre voie
Que le chemin frayé par le Dieu rédempteur,
Que la mort à soi-même, au plaisir corrupteur.
Qu'on monte jusqu'au ciel, qu'on descende aux abîmes,
On ne trouvera point de sentiers plus sublimes,
Ni de chemins plus sûrs que celui de la croix.
Réglez, à votre guise et selon votre choix,
Tous les événements : bon gré, mal gré, n'importe,
Il vous faudra souffrir ; et toujours, de la sorte,
Vous trouverez la croix. L'expérience apprend
Qu'en son âme ou son corps l'homme est toujours souffrant.

4. En ce séjour d'exil, tantôt Dieu vous délaisse,
Et tantôt le prochain vous éprouve et vous blesse.
Pour comble de malheur, vous êtes fréquemment
Un fardeau pour vous-même ; et nul soulagement,
Nul baume ne saurait calmer votre souffrance,
Si le Ciel ne travaille à votre délivrance.
Dieu veut nous voir souffrir sans consolations.
Quand il soumet un homme aux tribulations,
De cet homme il réclame obéissance entière,
Car il veut par la croix dompter son âme altière.
Plus nous sommes en butte aux mépris, aux douleurs,
Mieux la croix de Jésus s'imprime dans nos cœurs.
Donc toujours et partout la croix est préparée,
Et pour l'âme fidèle et pour l'âme égarée :
N'eût-il d'autre fardeau, tout homme s'aperçoit
Qu'il se porte lui-même, en quelque lieu qu'il soit.
Montez ou descendez, vivez en solitaire,
Vivez au sein du monde, à tout moment sur terre
Votre croix vous attend. Si vous aimez la paix,
Sachez donc en chrétien tout souffrir désormais :
Pour vous du paradis la croix sera la porte.

5. Portez-la de bon cœur, elle-même vous porte.
C'est la croix qui vous guide au terme bienheureux
Où tariront vos pleurs : ce terme n'est qu'aux cieux.
Portez-la sans amour, la croix devient pesante :
Vous en faites vous-même une charge écrasante ;
Et toujours néanmoins il vous faut la porter.
D'ordinaire à la croix qu'on vient de rejeter
Une autre croix succède encor plus importune.

6. Comptez-vous échapper à la règle commune ?
D'épreuves ici-bas quel juste fut exempt ?
Lui-même, le Seigneur, fut-il un seul instant
Sans avoir à souffrir ? J'ai, disait-il, à boire
Au torrent des douleurs ; pour entrer dans ma gloire,
Un jour d'entre les morts je dois ressusciter.
(3)
Comment donc le chrétien pourrait-il hésiter
Entre un sentier vulgaire et la céleste voie
Qu'un Dieu même a tracée ?

7. Et vous cherchez la joie,
Quand le Christ a souffert un martyre incessant !
Croyez-moi, vous errez dans un chemin glissant,
Et votre âme poursuit des biens imaginaires ;
Car ce monde mortel est rempli de misères
Et regorge de croix. Par le divin flambeau
Plus l'homme est éclairé, plus lourd est son fardeau ;
Car l'amour rend l'exil encor moins supportable.

8. Le juste, cependant, que le Seigneur accable
Sous le faix des chagrins, se console parfois
En arrêtant les yeux sur le fruit de la croix :
Sous la main du Très-Haut quand un homme s'incline,
La tribulation, par la vertu divine,
Se convertit bientôt en un joyeux espoir.
Plus le corps est broyé par le divin pressoir,
Plus l'âme s'affermit dans l'amour de l'épreuve :
Et parfois nous voyons le calice où s'abreuve
Un amant de la croix, l'enivrer à tel point
Que, pourrait-il la fuir, il ne le voudrait point,
Croyant être à son Dieu d'autant plus agréable
Que le fardeau qu'il porte est plus intolérable.
Ce n'est pas, à coup sûr, la vertu d'un mortel,
Mais la grâce du Christ, qui de l'homme charnel
Fait un héros chrétien, sachant braver l'injure,
La peine et tous les maux qu'abhorre la nature.

9. Est-il donc attrayant de vivre dans les pleurs,
De rechercher la croix et de fuir les honneurs ;
De tenir nuit et jour la chair en esclavage,
De supporter gaîment le sarcasme et l'outrage ;
De se traiter soi-même avec profond dédain,
D'appeler de ses vœux les mépris du prochain ;
De garder, en souffrant, la paix la plus profonde,
Et de fouler aux pieds tous les faux biens du monde ?...
Pour s'élever si haut, l'homme seul ne peut rien.
Mais dès qu'il prend Jésus pour unique soutien,
Le plus faible mortel en reçoit la puissance
De maîtriser le monde et sa concupiscence.
Satan n'est plus pour vous un sujet de terreur,
Quand vous êtes armé de la croix du Sauveur.

10. Ah ! disposez-vous donc, en serviteur fidèle,
A suivre au Golgotha votre divin modèle,
Qui mourut sur la croix pour vos iniquités.
Préparez-vous sans cesse aux mille adversités
Que vous ne sauriez fuir en cette vie amère,
Où l'on ne peut goûter qu'un bonheur éphémère.
Il doit en être ainsi. Mais contre la douleur
Et tant de maux divers vous avez, par bonheur,
Un remède puissant : le support de vous-même.
Pour ceindre avec Jésus l'immortel diadème,
Partagez de grand cœur ses tribulations.
Laissez Dieu dispenser les consolations
Suivant son bon plaisir. La douleur qui vous presse
Doit remplir votre cœur d'une sainte allégresse ;
Car tous les maux du temps, pût-on seul les porter,
Que sont-ils près du ciel, pour nous le mériter ? (4)

11. Ah ! si dans votre croix vous saviez vous complaire
Par amour pour Jésus, votre aimable exemplaire,
Vous seriez trop heureux ! car vous auriez trouvé
Le paradis sur terre. Au reste, il est prouvé
Qu'en fuyant la souffrance, une âme en est réduite
A la traîner toujours et partout à sa suite.

12. Aimez, puisqu'il le faut, la douleur et la mort :
Vous trouverez la paix dans un joyeux support.
Paul ravi jusqu'au ciel reçoit-il l'assurance
D'être exempt désormais d'épreuve et de souffrance ?
Je vais, dit le Seigneur, je vais lui découvrir
Combien pour mon saint nom il lui faudra souffrir.
(5)
Si donc vous prétendez servir le divin Maître
En ami généreux, ne faut-il point vous mettre
A partager sa croix ?

13. Ah ! plût à Dieu qu'un jour
On nous vît pour Jésus souffrir avec amour !
Pour nous-mêmes quel titre à la céleste gloire,
Et pour tous les élus quelle insigne victoire !
Pour autrui quel sujet d'édification !
Nous prêchons volontiers la résignation,
Mais quand on nous la prêche, hélas ! notre âme est sourde.
Que de mondains pourtant dont la croix est plus lourde !

14. Un chrétien doit mourir, à toute heure, en tout lieu :
Plus on meurt à soi-même et plus on vit pour Dieu.
Aux célestes clartés quelle âme s'illumine,
Si la croix ne lui semble une faveur divine ?
Rien ne plaît au Seigneur, n'affermit les vertus,
Comme un désir ardent de souffrir pour Jésus.
Et si l'homme pouvait choisir sa propre voie,
Il devrait préférer la douleur à la joie,
Pour retracer du Christ les adorables traits,
Pour ressembler aux saints ; car, pour nous, le progrès
Consiste beaucoup moins à goûter l'allégresse
Qu'à porter humblement la peine et la tristesse.

15. S'il était pour notre âme un bien d'un plus grand prix
Que l'amour de la croix, Jésus nous l'eût appris.
S'adressant à quiconque est jaloux de lui plaire,
Sans détour il l'invite à le suivre au Calvaire :
Si quelqu'un, nous dit-il, veut marcher sur mes pas,
Qu'il renonce à lui-même et qu'il sache ici-bas
Porter sa croix toujours,
(6) sans plainte et sans murmure :
Tout bien approfondi, ne faut-il pas conclure
Que pour régner sans fin, au séjour du bonheur,
Il faut avoir connu l'opprobre et la douleur ?
(7)


(1): Luc, ch. IX, ver. 23.
(2): Matth., ch. XXV, ver. 41.
(3): Luc, ch. XXIV, ver. 26 & 46.
(4): Rom., ch. VIII, ver. 18.
(5): Act., ch. IX, ver. 16.
(6): Luc, ch. IX, ver. 23.
(7): Act., ch. XIV, ver. 22.



 




Traduction littérale de l'abbé de Lamennais :

  1. Cette parole semble dure à plusieurs: Renoncez à vous-mêmes, prenez votre Croix, et suivez Jésus (1).
    Mais il sera bien plus dur, au dernier jour, d'entendre cette parole: Retirez-vous de moi, maudits, allez au feu éternel (2)!
    Ceux qui écoutent maintenant volontiers la parole qui commande de porter la Croix, et qui y obéissent, ne craindront point alors d'entendre l'arrêt d'une éternelle condamnation.
    Ce signe de la Croix sera dans le Ciel lorsque le Seigneur viendra pour juger (3).
    Alors tous les disciples de la Croix, qui auront imité pendant leur vie Jésus crucifié, s'approcheront avec une grande confiance de Jésus-Christ juge.
  2. Pourquoi donc craignez-vous de porter la Croix, par laquelle on arrive au royaume du ciel ?
    Dans la Croix est le salut, dans la Croix la vie, dans la Croix la protection contre nos ennemis.
    C'est de la Croix que découlent les suavités célestes.
    Dans la Croix est la force de l'âme; dans la Croix la joie de l'esprit, la consommation de la vertu, la perfection de la sainteté.
    Il n'y a de salut pour l'âme et d'espérance de vie éternelle, que dans la Croix.
    Prenez donc votre Croix et suivez Jésus, et vous parviendrez à l'éternelle félicité.
    Il vous a précédé portant sa Croix et il est mort pour vous sur la Croix afin que vous aussi vous portiez votre Croix, et que vous aspiriez à mourir sur la Croix.
    Car si vous mourez avec lui, vous vivrez aussi avec lui (4); et si vous partagez ses souffrances, vous partagerez sa gloire.
  3. Ainsi tout est dans la Croix, et tout consiste à mourir. Il n'est point d'autre voie qui conduise à la vie et à la véritable paix du cœur que la voie de la Croix et d'une mortification continuelle.
    Allez où vous voudrez, cherchez tout ce que vous voudrez, vous ne trouverez pas au-dessus une voie plus élevée, au-dessous une voie plus sûre que la voie de la sainte Croix.
    Disposez de tout selon vos vues, réglez tout selon vos désirs, et toujours vous trouverez qu'il vous faut souffrir quelque chose, que vous le vouliez ou non; et ainsi vous trouverez toujours la Croix.
    Car, ou vous sentirez de la douleur dans le corps, ou vous éprouverez de l'amertume dans l'âme.
  4. Tantôt vous serez délaissé de Dieu, tantôt exercé par le prochain, et, ce qui est plus encore, vous serez souvent à charge à vous-même.
    Vous ne trouverez à vos peines aucun remède, aucun soulagement; mais il vous faudra souffrir aussi longtemps que Dieu le voudra.
    Car Dieu veut que vous appreniez à souffrir sans consolations, que vous vous soumettiez à lui sans réserve, et que vous deveniez plus humble par la tribulation.
    Nul n'a si avant dans son cœur la Passion de Jésus-Christ que celui qui a souffert quelque chose de semblable.
    La Croix est donc toujours préparée; elle vous attend partout.
    Vous ne pouvez la fuir, quelque part que vous alliez; puisque partout où vous irez, vous vous porterez et vous trouverez toujours vous-même.
    Elevez-vous, abaissez-vous, sortez de vous-même, rentrez-y; toujours vous trouverez la Croix; et il faut que partout vous preniez patience, si vous voulez la paix intérieure et mériter la couronne immortelle.
  5. Si vous portez de bon cœur la Croix, elle-même vous portera et vous conduira au terme désiré, où vous cesserez de souffrir; mais ce ne sera pas en ce monde.
    Si vous la portez à regret, vous en augmentez le poids, vous rendez votre fardeau plus dur, et cependant il vous faut la porter.
    Si vous rejetez une Croix, vous en trouverez certainement une autre, et peut-être plus pesante.
  6. Croyez-vous échapper à ce que nul homme n'a pu éviter ? Quel saint a été dans ce monde sans croix et sans tribulation ?
    Jésus-Christ lui-même, Notre-Seigneur, n'a pas été une seule heure dans toute sa vie sans éprouver quelque souffrance: Il fallait, dit-il, que le Christ souffrît, et qu'il ressuscitât d'entre les morts, et qu'il entrât ainsi dans sa gloire (5).
    Comment donc cherchez-vous une autre voie que la voie royale de la sainte Croix ?
  7. Toute la vie de Jésus-Christ n'a été qu'une croix et un long martyre, et vous cherchez le repos et la joie !
    Vous vous trompez, n'en doutez pas; vous vous trompez lamentablement si vous cherchez autre chose que les afflictions à souffrir; car toute cette vie mortelle est pleine de misères et environnée de croix.
    Et plus un homme aura fait de progrès dans les voies spirituelles, plus ses croix souvent seront pesantes, parce que l'amour lui rend son exil plus douloureux.
  8. Cependant celui que Dieu éprouve par tant de peines n'est pas sans consolations qui les adoucissent, parce qu'il sent s'accroître les fruits de sa patience à porter sa Croix.
    Car, lorsqu'il s'incline volontairement sous elle, l'affliction qui l'accablait se change toute entière en une douce confiance qui le console.
    Et plus la chair est affligée, brisée, plus l'esprit est fortifié intérieurement par la grâce.
    Quelquefois même le désir de souffrir pour être conforme à Jésus crucifié lui inspire tant de force, qu'il ne voudrait pas être exempt de tribulations et de douleur, parce qu'il se croit d'autant plus agréable à Dieu, qu'il souffre pour lui davantage.
    Ce n'est point là la vertu de l'homme, mais la grâce de Jésus-Christ, qui opère puissamment dans une chair infirme, que tout ce qu'elle abhorre et fuit naturellement, elle l'embrasse et l'aime par la ferveur de l'esprit.
  9. Il n'est pas selon l'homme de porter la Croix, d'aimer la Croix, de châtier le corps, de le réduire en servitude, de fuir les honneurs, de souffrir volontiers les outrages, de se mépriser soi-même et de souhaiter d'être méprisé, de supporter les afflictions et les pertes, et de ne désirer aucune prospérité dans ce monde.
    Si vous ne regardez que vous, vous ne pouvez rien de tout cela.
    Mais si vous vous confiez dans le Seigneur, la force vous sera donnée d'en haut et vous aurez pouvoir sur la chair et le monde.
    Vous ne craindrez pas même le démon, votre ennemi, si vous êtes armé de la foi et marqué de la Croix de Jésus-Christ.
  10. Disposez-vous donc, comme un bon et fidèle serviteur de Jésus-Christ, à porter courageusement la Croix de votre Maître, crucifié par amour pour vous.
    Préparez-vous à souffrir mille adversités, mille traverses dans cette misérable vie; car voilà partout ce qui vous attend, ce que vous trouverez partout, en quelque lieu que vous vous cachiez.
    Il faut qu'il en soit ainsi, et à cette foule de maux et de douleurs il n'y a d'autre remède que de vous supporter vous-même.
    Buvez avec joie le calice du Sauveur, si son amour vous est cher et si vous désirez avoir part à sa gloire.
    Laissez Dieu disposer de ses consolations; qu'il les répande comme il lui plaira.
    Pour vous, choisissez les souffrances et regardez-les comme des consolations d'un grand prix, car toutes les souffrances du temps n'ont aucune proportion avec la gloire future, et ne sauraient vous la mériter (6), quand seul vous les supporteriez toutes.
  11. Lorsque vous en serez venu à trouver la souffrance douce et à l'aimer pour Jésus-Christ, alors estimez-vous heureux, parce que vous avez trouvé le paradis sur la terre.
    Mais, tandis que la souffrance vous sera amère et que vous la fuirez, vous vivrez dans le trouble, et la tribulation que vous fuirez vous suivra partout.
  12. Si vous vous appliquez à être ce que vous devez être, à souffrir et à mourir, bientôt vos peines s'évanouiront et vous aurez la paix.
    Quand vous auriez été ravi, avec Paul, jusqu'au troisième ciel, vous ne seriez pas pour cela assuré de ne rien souffrir. Je lui montrerai, dit Jésus, combien il faut qu'il souffre pour mon nom (7).
    Il ne vous reste donc qu'à souffrir, si vous voulez aimer Jésus et le servir constamment.
  13. Plût à Dieu que vous fussiez digne de souffrir quelque chose pour le nom de Jésus ! Quelle gloire vous serait réservée ! Quelle joie parmi tous les saints ! Quelle édification pour le prochain !
    Car tous recommandent la patience, quoique peu cependant veuillent souffrir.
    Avec quelle joie vous devriez souffrir quelque chose pour Jésus, lorsque tant d'autres souffrent beaucoup plus pour le monde !
  14. Sachez et croyez fermement que votre vie doit être une mort continuelle, et que plus on meurt à soi-même, plus on commence à vivre pour Dieu.
    Nul n'est propre à comprendre les choses du ciel, s'il ne se soumet à supporter les adversités pour Jésus-Christ.
    Rien n'est plus agréable à Dieu, rien ne vous est plus salutaire en ce monde, que de souffrir avec joie pour Jésus-Christ; et si vous aviez à choisir, vous devriez plutôt souhaiter d'être affligé pour lui que d'être comblé de consolations, parce que vous seriez alors plus semblable à Jésus-Christ et plus conforme à tous les saints.
    Car notre mérite et notre progrès dans la perfection ne consistent point dans la douceur et l'abondance des consolations, mais plutôt dans la force de supporter de grandes tribulations et de pesantes épreuves.
  15. S'il y avait eu pour l'homme quelque chose de meilleur et de plus utile que de souffrir, Jésus-Christ nous l'aurait appris par ses paroles et par son exemple.
    Or, manifestement, il exhorte à porter sa Croix, et les disciples qui le suivaient, et tous ceux qui voudraient le suivre, disant: Si quelqu'un veut marcher sur mes pas, qu'il renonce à soi-même, qu'il porte sa Croix, et qu'il me suive (8).
    Après donc avoir tout lu, tout examiné, concluons enfin qu'il nous faut passer par beaucoup de tribulations pour entrer dans le royaume de Dieu (9).

    (1): Luc, ch. IX, ver. 23.
    (2): Matth., ch. XXV, ver. 41.
    (3): Matth., ch. XXIV, ver. 30.
    (4): Rom., ch. VI, ver. 8.
    (5): Luc, ch. XXIV, ver. 26 & 46.
    (6): Rom., ch. VIII, ver. 18.
    (7): Act., ch. IX, ver. 16.
    (8): Luc, ch. IX, ver. 23.
    (9): Act., ch. XIV, ver. 22
    .


Réflexions de l'abbé de Lamennais :


La doctrine de la Croix, scandale pour les Juifs et folie pour les Gentils (1), est ce que les hommes comprennent le moins.

Qu'un Dieu soit mort pour les sauver, leur raison s'abaissera devant ce mystère: mais qu'ils doivent s'associer à cet étonnant sacrifice, en mourant à eux-mêmes, à leurs passions, à leurs volontés, à leurs désirs, voilà ce qui les révolte et leur fait dire comme les Capharnaïtes: Cette parole est dure; et qui peut l'entendre (2)?

Il faut bien pourtant que nous l'entendions; car notre salut dépend de là. Le Ciel était séparé de la terre. La Croix les a réunis. Et c'est du pied de la Croix que part tout ce qui va jusqu'au Ciel. Pressons-nous donc contre la Croix; qu'elle soit ici-bas notre consolation, comme elle est notre force. Lorsque, dans sa bonté, Dieu nous envoie quelque épreuve, disons avec saint André: O douce Croix ! Si longtemps désirée et préparée maintenant pour cette âme qui la souhaitait ardemment !

Tous les saints ont senti ce désir, tous ont tenu ce langage. Souffrir ou mourir, répétait souvent sainte Thérèse, et dans la souffrance, elle trouvait plus de paix et de bonheur que n'en goûteront jamais ceux que le monde appelle heureux. Une seule larme versée aux pieds de Jésus, est plus délicieuse mille fois que tous les plaisirs du siècle.


(1): Cor. I, ch. I, ver. 23.
(2): Jean, ch. VI, ver. 60
.


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vendredi 21 août 2020

De la reconnaissance pour la grâce de Dieu

1. Quel repos cherchez-vous au séjour des labeurs ?
Préférez la souffrance aux terrestres douceurs,
Et rendez gloire à Dieu des maux qu'ils vous envoie.
Quel mondain n'aimerait à savourer la joie,
Les consolations du pur et saint amour,
S'il pouvait en jouir sans peine et sans retour ?
Auprès de ce bonheur, de ces chastes délices,
Les plaisirs de la chair sont plutôt des supplices :
Car tout plaisir des sens est frivole ou honteux.
Le bonheur de l'esprit est seul pur et joyeux :
Ce n'est que dans une âme où règne l'innocence
Que Dieu répand ses dons avec munificence.
Mais nul mortel ne peut les savourer longtemps ;
Car l'épreuve, en ce monde, est de tous les instants.

2. L'excès de confiance en nos propres mérites,
La fausse liberté, s'opposent aux visites
D'un Dieu bon, mais jaloux. Ses faveurs, ses pardons,
Sont pour l'homme un grand bien : mais lorsque tous ses dons
Ne sont payés, hélas ! que par l'ingratitude,
Il paraît éprouver comme une lassitude ;
Car, s'il est obligé de raccourcir son bras,
C'est qu'il a trop souvent affaire à des ingrats,
Qui ne remontent point à la source première
D'où jaillit tout bienfait. Prodiguant sa lumière
Au cœur reconnaissant, le Monarque des cieux
Donne à l'humble les biens qu'il ôte à l'orgueilleux.

3. Loin de nous ces douceurs où nos larmes tarissent,
Ces contemplations qui nous enorgueillissent !
De sublimes pensers ne sont pas toujours saints ;
Tout désir n'est pas pur ; et les plus beaux desseins
Peuvent déplaire à Dieu. Je souhaite une grâce
Qui me rende plus humble et qui soit efficace
A me faire avancer dans l'abnégation.
L'homme instruit par la grâce et sa privation,
Bien loin de se complaire en sa propre excellence,
Confesse volontiers son extrême indigence.
Sachant donner à Dieu ce qui revient à Dieu,
De vos iniquités faites-lui l'humble aveu :
A votre Créateur rendez grâce pour grâce,
De peur que ce Dieu juste à la fin ne se lasse
Et ne vous précipite en un feu dévorant.

4. Quand un homme toujours se met au dernier rang,
Dieu l'élève au premier : à sublime édifice
Une base profonde. Aussi tout l'artifice
Employé par les saints pour conquérir les cieux,
Est d'être constamment vils à leurs propres yeux,
Leur cœur étant plus humble après chaque victoire.
Le juste, n'aspirant qu'à la céleste gloire,
Pour tout honneur frivole éprouve du mépris.
D'amour pour le Seigneur uniquement épris,
Il n'est tenté d'orgueil en aucune manière ;
Car il rapporte à Dieu la gloire tout entière
Des biens qu'il en reçoit. Les honneurs d'ici-bas,
Ne venant pas du Ciel, sont pour lui sans appas ;
Son vœu, son but constant, dans ses humbles louanges,
Est d'exalter Dieu seul, en lui-même, en ses anges.

5. Pour tout bienfait divin soyez reconnaissant,
Et les grâces pleuvront des mains du Tout-Puissant.
Un présent du Seigneur fut toujours désirable ;
Le moindre de ses dons n'est jamais méprisable.
Qui pourrait d'un tel Roi connaître la grandeur
Et n'être point jaloux de gagner sa faveur !
Qui pourrait dédaigner une grâce sortie
De la main du Très-Haut ? Encor qu'il nous châtie,
Nous devons le bénir ; car c'est notre salut
Qu'en tout ce qu'il permet, ce bon Père a pour but.
Conservons sa faveur par notre gratitude ;
Soyons, quand il nous l'ôte, exempts d'inquiétude.
Pour recouvrer sa grâce, il faut être fervent,
Et, pour ne point la perdre, être humble et vigilant.


 




Traduction littérale de l'abbé de Lamennais :

  1. Pourquoi cherchez-vous le repos lorsque vous êtes né pour le travail ?
    Disposez-vous à la patience plutôt qu'aux consolations, et à porter la croix plutôt qu'à goûter la joie.
    Quel est l'homme du siècle qui ne reçut volontiers les joies et les consolations spirituelles, s'il pouvait en jouir toujours ?
    Car les consolations spirituelles surpassent toutes les délices du monde et toutes les voluptés de la chair.
    Toutes les délices du monde sont ou honteuses ou vaines; les délices spirituelles sont seules douces et chastes, nées des vertus et répandues par Dieu dans les cœurs purs.
    Mais nul ne peut jouir toujours à son gré des consolations divines, parce que la tentation ne cesse jamais longtemps.
  2. Une fausse liberté d'esprit et une grande confiance en soi-même forment un grand obstacle aux visites d'en-haut.
    Dieu accorde à l'homme un grand bien en lui donnant la grâce de la consolation; mais l'homme fait un grand mal quand il ne remercie pas Dieu de ce don et ne le lui rapporte pas tout entier.
    Si la grâce ne coule point abondamment sur nous, c'est que nous sommes ingrats envers son auteur, et que nous ne remontons point à sa source première.
    Car la grâce n'est jamais refusée à celui qui la reçoit avec gratitude, et Dieu ordinairement donne à l'humble ce qu'il ôte au superbe.
  3. Je ne veux point de la consolation qui m'ôte la componction; je n'aspire point à la contemplation qui conduit à l'orgueil.
    Car tout ce qui est élevé n'est pas saint; tout ce qui est doux n'est pas bon; tout désir n'est pas pur; tout ce qui est cher à l'homme n'est pas agréable à Dieu.
    J'aime une grâce qui me rend plus humble, plus vigilant, plus prêt à me renoncer moi-même.
    L'homme instruit par le don de la grâce et par sa privation n'osera s'attribuer aucun bien, mais plutôt il confessera son indigence et sa nudité.
    Donnez à Dieu ce qui est à Dieu; et ce qui est de vous, ne l'imputez qu'à vous. Rendez gloire à Dieu de ses grâces; et reconnaissez que n'ayant rien à vous que le péché, rien ne vous est dû que la peine du péché.
  4. Mettez-vous toujours à la dernière place (1) et la première vous sera donnée; car ce qui est le plus élevé s'appuie sur ce qui est le plus bas.
    Les plus grands saints aux yeux de Dieu sont les plus petits à leurs propres yeux; et plus leur vocation est sublime, plus ils sont humbles dans leur cœur.
    Pleins de la vérité et de la gloire céleste, ils ne sont pas avides d'une gloire vaine.
    Fondés et affermis en Dieu, ils ne sauraient s'élever en eux-mêmes.
    Rapportant à Dieu tout ce qu'ils ont reçu de bien, ils ne recherchent point la gloire que donnent les hommes et ne veulent que celle qui vient de Dieu seul; leur unique but, leur unique désir, est qu'il soit glorifié en lui-même et dans tous les saints, par-dessus toutes choses.
  5. Soyez donc reconnaissants des moindres grâces et vous mériterez d'en recevoir de plus grandes.
    Que le plus léger don, la plus petite faveur aient pour vous autant de prix que le don le plus excellent et la faveur la plus singulière.
    Si vous considérez la grandeur de celui qui donne, rien de ce qu'il donne ne vous paraîtra petit ni méprisable; car peut-il être quelque chose de tel dans ce qui vient d'un Dieu infini ?
    Vous envoie-t-il des peines et des châtiments, recevez-les encore avec joie, car c'est toujours pour notre salut qu'il fait ou qu'il permet tout ce qui nous arrive.
    Voulez-vous conserver la grâce de Dieu, soyez reconnaissant lorsqu'il vous la donne, patient lorsqu'il vous l'ôte. Priez pour qu'elle vous soit rendue, et soyez humble et vigilant pour ne pas la perdre.

    (1): Luc, ch. XIV, ver. 10.

Réflexions de l'abbé de Lamennais :


L'homme est si pauvre, qu'il n'a pas même une bonne pensée, un bon désir qui ne lui vienne d'en haut. De lui-même il ne peut rien, pas même souhaiter d'être affranchi de sa misère, qu'il ne connaît que par une lumière surnaturelle.
Si la divine miséricorde ne le prévenait, il languirait dans une éternelle impuissance de tout bien. Plus la grâce donc lui est donnée avec abondance, plus il a raison de s'humilier, en voyant ce qu'il serait sans elle, ce qu'il est par son propre fonds. Créature insensée qui t'enorgueillis des dons de Dieu, qu'as-tu que tu n'aies reçu, et si tu l'as reçu pourquoi te glorifier, comme si tu ne l'avais pas reçu (1)? 
Il faut que l'orgueil plie sous cette parole, et que l'homme tout entier s'anéantisse en présence de Celui qui seul le retire de l'abîme où le péché l'avait précipité. Il ne se relève qu'en s'abaissant: ce qui faisait dire à saint Paul: Quand je me sens faible, c'est alors que je suis fort (2). Je vous comprends, ô grand Apôtre ! Ce sentiment qui vous humilie, appelle la grâce promise aux humbles (3), et par elle, vous êtes revêtu de la force de Dieu même.
Que ne devons-nous point à ce Dieu de bonté, et que lui rendrons-nous pour tant de bienfaits ? Hélas ! Dans notre indigence, nous n'avons à lui offrir que notre cœur, et c'est aussi ce qu'il demande de sa pauvre créature. Que ce cœur au moins lui appartienne sans réserve, que rien ne le partage. Qu'il ne veuille, qu'il ne goûte que Dieu, ne vive que de son amour, et qu'ainsi commence sur la terre cette union ravissante qui sera plus tard notre éternelle félicité.

(1): Cor. I, ch. IV, ver. 7. 
(2): Cor. II, ch. XII, ver. 10. 
(3): Jac., ch. IV, ver. 6.


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vendredi 15 mai 2020

De la joie d'une bonne conscience

1.  La conscience pure et son bon témoignage,
C'est l'honneur souverain de l'homme vraiment sage.
L'innocence du cœur, ne la perdez jamais :
Vous sentirez toujours l'allégresse et la paix ;
Car le juste est joyeux jusqu'au sein des traverses,
Et les tourments sont faits pour les âmes perverses.
Quel repos ravissant goûte un parfait chrétien !
Ne vous réjouissez que d'avoir fait le bien.
Les méchants ont-ils donc jamais connu la joie ?
Du trouble et des remords ils sont la juste proie ;
Car la paix fuit toujours l'impie (1) et le pécheur.
Nous sommes, diront-ils, à l'abri du malheur ;
Nous vivons dans la paix ; qui donc pourrait nous nuire ?
Mais ne les croyez point : Soudain nous verrons luire
Le jour de la vengeance, où de ces insensés
Périront
à jamais les œuvres, les pensers. (2)

2. Si j'aime le Seigneur, m'est-il bien méritoire
De me plaire à souffrir et d'y mettre ma gloire ?
C'est me glorifier dans l'amour de la croix. (3)
Qu'ils sont cours les honneurs dont s'enivrent les rois !
Toute gloire éphémère engendre la tristesse.
La gloire, aux yeux du juste, est dans l'humble sagesse.
Qu'importe au vrai chrétien qu'on l'acclame en tout lieu ?
Son bonheur vient d'en haut, son bonheur est en Dieu.
La Vérité suprême en fut toujours la source.
Quand l'homme prend les cieux pour terme de sa course,
Il sait fouler aux pieds les honneurs d'ici-bas ;
Mais, si la gloire humaine a pour lui des appas,
Sera-t-il digne un jour d'aller s'unir aux anges ?
Quand on ne s'émeut point du blâme ou des louanges,
Quel ineffable calme on sent au fond du cœur !

3. Aisément il parvient à la paix, au bonheur,
Le chrétien généreux dont l'âme est sans souillure.
On prône notre vie !... en est-elle plus pure ?
Et lorsqu'on nous outrage, en sommes-nous plus vils ?
On est ce que l'on est. Les mortels pourraient-ils
Nous faire aux yeux de Dieu plus grands que nous ne sommes ?
Je compte pour néant les vains discours des hommes,
Quand j'arrête les yeux sur mon intérieur.
L'homme voit mon visage, et Dieu lit dans mon cœur :
Ce sont les actes seuls que l'homme considère ;
Dieu pèse les motifs. S'appliquer à bien faire,
Et n'avoir sous les yeux que sa fragilité,
Est un signe certain de grande humilité.
Quel indice d'une âme et confiante et pure
De ne mettre sa joie en nulle créature !

4. Qui jamais des humains ne cherche la faveur,
Montre qu'il s'est donné pleinement au Seigneur ;
Car il ne suffit pas de s'approuver soi-même,
Mais il faut que Jésus nous approuve
(4) et nous aime.
Un homme intérieur ne forme d'autre vœu
Que de rompre ses fers, pour marcher avec Dieu.


(1): Is., ch. XLVIII, ver. 22 & ch. LVII, ver. 21.
(2): Ps. 145, ver. 4.
(3): Gal., ch. VI, ver. 14.
(4): Cor. II, ch. X, ver. 18.



 




Traduction littérale de l'abbé de Lamennais :

  1. La gloire de l'homme de bien est le témoignage de sa conscience (1).
    Ayez la conscience pure et vous posséderez toujours la joie.
    La bonne conscience peut supporter beaucoup de choses et elle est pleine de joie dans les adversités.
    La mauvaise conscience est toujours inquiète et troublée.
    Vous jouirez d'un repos ravissant si votre cœur ne vous reproche rien.
    Ne vous réjouissez que d'avoir fait le bien.
    Les méchants n'ont jamais de véritable joie, ils ne possèdent point la paix intérieure, parce qu'il n'y a point de paix pour l'impie (2), dit le Seigneur.
    Et s'ils disent: Nous sommes dans la paix, les maux ne viendront pas sur nous; et qui oserait nous nuire (3)? ne les croyez pas car la colère de Dieu se lèvera soudain, et leurs œuvres seront réduites à rien, et leurs pensées périront (4).
  2. Se faire un sujet de gloire de la tribulation n'est pas difficile à celui qui aime: car se glorifier ainsi, c'est se glorifier dans la croix de Jésus-Christ (5).
    La gloire que les hommes donnent et reçoivent est courte.
    La tristesse accompagne toujours la gloire du monde.
    La gloire des bons est dans leur conscience et non dans la bouche des hommes.
    L'allégresse des justes est de Dieu et en Dieu, et leur joie vient de la vérité.
    Celui qui désire la gloire véritable et éternelle dédaigne la gloire du temps.
    Et celui qui recherche la gloire du temps et ne la méprise pas de toute son âme montre qu'il aime peu la gloire éternelle.
    Il jouit d'une grande tranquillité de cœur, celui que n'émeut ni la louange ni le blâme.
  3. Il sera aisément en paix et content, celui dont la conscience est pure.
    Vous n'êtes pas plus saint parce qu'on vous loue, ni plus imparfait parce qu'on vous blâme.
    Vous êtes ce que vous êtes, et tout ce qu'on pourra dire ne vous fera pas plus grand que vous ne l'êtes aux yeux de Dieu.
    Si vous considérez bien ce que vous êtes en vous-même, vous vous embarrasserez peu de ce que les hommes disent de vous.
    L'homme voit le visage, mais Dieu voit le cœur (6). L'homme regarde les actions; mais Dieu pèse l'intention.
    Faire toujours bien et s'estimer peu, c'est le signe d'une âme humble.
    Ne vouloir de consolation d'aucune créature, c'est la marque d'une grande pureté et d'une grande confiance intérieure.
  4. Quand on ne cherche au-dehors aucun témoignage en sa faveur, il est manifeste qu'on s'est entièrement remis à Dieu.
    Car ce n'est pas celui qui se recommande lui-même qui est approuvé, dit Saint Paul, mais celui que Dieu recommande (7).
    Avoir toujours Dieu présent au-dedans de soi et ne tenir à rien au-dehors, c'est l'état de l'homme intérieur.

    (1): Cor. II, ch. I, ver. 12.
    (
    2): Is., ch. XLVIII, ver. 22 & ch. LVII, ver. 21
    .
    (
    3): Jér., ch. V, ver. 12.
    (
    4): Ps. 145, ver. 4
    .
    (
    5):
    Rom., ch. V, ver. 3 & Gal., ch. VI, ver. 14.
    (6): Sam. I, ch. XVI, ver. 7.
    (7): Cor. II, ch. X, ver. 18
    .


Réflexions de l'abbé de Lamennais :


Nul repos pour celui qui ne le trouve pas en soi. Le cœur inquiet, qui cherche au dehors dans les créatures la paix dont il est privé intérieurement, se fait une grande illusion; elle n'est pas là.
Pourquoi vous tromper vous-même ? La mer soulevée par les tempêtes n'est pas plus agitée que le monde et vous lui dites: Apaise mon trouble ! Il n'y a de calme que dans le sein de Dieu. Il n'y a de joie que dans la conscience pure. Les plaisirs distraient, les passions enivrent un moment. Mais ce moment passé, que reste-t-il ? Et encore que d'ennui souvent et que d'amertume pendant sa durée !
Vous représentez-vous, au contraire, une félicité comparable à celle qui accompagne l'innocence, quelque chose qui, dès ici-bas, ressemble plus au ciel que l'état d'une âme détachée de la terre et tranquille sous la main de Dieu qu'elle possède déjà par l'espérance et l'amour ? Eh bien donc, que cet état devienne le vôtre: venez et goûtez combien le Seigneur est doux (1). Faites un effort, veuillez seulement. Celui qui donne le bon vouloir vous donnera aussi de l'accomplir.

(1): Ps. XXXIII, ver. 9.


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vendredi 24 avril 2020

De la considération de soi-même

1. Ne comptons point sur nous : car la faveur d'en haut
Et la saine raison souvent nous font défaut.
L'étincelle qui brille à notre intelligence,
Ah ! combien vite, hélas ! par notre négligence
Nous l'étouffons en nous ! Trop souvent, par malheur,
Un secret amour-propre aveugle notre cœur :
A nos actes mauvais nous donnons pire excuse.
La passion m'inspire,... et l'orgueil qui m'abuse
La convertit en zèle. Une légèreté
Est plus grave en autrui qu'en moi l'iniquité.
Ce qu'on souffre d'un frère, on le sent, on le pèse ;
Ce qu'on lui fait souffrir, on s'en met fort à l'aise.
Quel mortel, se jugeant selon la vérité,
Traita jamais personne avec sévérité ?

2. Pour l'homme intérieur, le souci qu'il préfère
Est d'amender ses mœurs : à cette unique affaire
Il consacre ses soins, et se tait sur autrui.
Demain, serez-vous donc plus fervent qu'aujourd'hui,
En censurant toujours les actions des autres,
Sans travailler jamais à réformer les vôtres ?
Que votre âme et Dieu seul provoquent vos efforts,
Vous serez peu touché des choses du dehors.
Que devient votre cœur, en sortant de lui-même ?
Aurait-il, par hasard, quelque intérêt suprême
A s'oublier sans cesse, à courir en tout lieu ?
Pour conserver la paix et vous unir à Dieu,
Ne songez qu'au salut ; méprisez tout le reste.

3. Si vous ne soupiriez qu'après l'amour céleste,
Vous feriez chaque jour de sensibles progrès ;
Mais si les biens du siècle ont pour vous des attraits,
Bientôt vous tomberez. Qu'à vos yeux sur la terre
Il ne soit rien de grand, rien qui puisse vous plaire,
Rien de doux, que Dieu seul et ce qui tient à lui.
Oh ! quelle vanité de chercher un appui,
De mettre son bonheur, en une créature !
Le monde entier n'est rien pour l'âme vraiment pure :
Dieu seul, remplissant tout, immuable, éternel,
Donne à cette âme heureuse un avant-goût du ciel.


 




Traduction littérale de l'abbé de Lamennais :

  1. Nous ne devons pas trop compter sur nous-mêmes, parce que souvent la grâce et le jugement nous manquent.
    Nous n'avons en nous que peu de lumière, et ce peu, il est aisé de le perdre par négligence.
    Souvent nous ne nous apercevons pas combien nous sommes aveugles au-dedans de nous.
    A de mauvaises actions souvent nous donnons de pires excuses.
    Quelquefois nous sommes mus par la passion et nous croyons que c'est par le zèle.
    Nous relevons de petites fautes dans les autres et nous nous en permettons de plus grandes.
    Nous sentons bien vite et nous pesons ce que nous souffrons des autres; mais tout ce qu'ils ont à souffrir de nous, nous n'y songeons point.
    Qui se jugerait équitablement soi-même, sentirait qu'il n'a droit de juger personne sévèrement.
  2. L'homme intérieur préfère le soin de soi-même à tout autre soin: et lorsqu'on est attentif à soi, on se tait aisément sur les autres.
    Vous ne serez jamais un homme intérieur et vraiment pieux, si vous ne gardez le silence sur ce qui vous est étranger, et si vous ne vous occupez principalement de vous-même.
    Si vous n'avez que Dieu et vous-même en vue, vous serez peu touché de ce que vous apercevrez au-dehors.
    Où êtes-vous quand vous n'êtes pas présent à vous-même ? Et que vous revient-il d'avoir tout parcouru, et de vous être oublié ?
    Si vous voulez posséder la paix et être véritablement uni à Dieu, il faut laisser là tout le reste, et ne penser qu'à vous seul.
  3. Vous ferez de grands progrès si vous vous dégagez de tous les soins du temps.
    Vous serez, au contraire, fatigué bien vite, si vous comptez pour quelque chose ce qui n'est que de ce monde.
    Qu'il n'y ait rien de grand à vos yeux, d'élevé, de doux, d'aimable, que Dieu seul, ou ce qui vient de Dieu.
    Regardez comme une pure vanité toute consolation qui repose sur la créature.
    L'âme qui aime Dieu méprise tout ce qui est au-dessous de Dieu.
    Dieu seul, éternel, immense et remplissant tout, est la consolation de l'âme et la vraie joie du cœur.

Réflexions de l'abbé de Lamennais :


Quand vous sauriez ce qu'il y a de bon et de mauvais dans chaque homme, sans en excepter un seul, à quoi cela vous servirait-il, si vous vous ignorez vous-même ? On ne vous interrogera point, au dernier jour, sur la conscience d'autrui. Laissez donc là une sollicitude dont presque toujours l'orgueil et la malignité sont le principe. Et occupez-vous d'un soin plus agréable à Dieu et plus utile pour vous.
La grande, la vraie science est de se connaître soi-même. Ce doit être notre étude de tous les instants. Alors on apprend à se mépriser, à gémir sur la plaie de son cœur, sur l'amour-propre effréné qui nous domine, sur les secrètes convoitises qui nous tourmentent, et l'on s'écrie comme l'Apôtre: Qui me délivrera de ce corps de mort (1)? Heureuse, heureuse délivrance !
Mais que trouverons-nous après, si nous avons été fidèles ? Dieu, uniquement Dieu, et en lui toutes choses, toute consolation, tout bien. O mon âme, puisqu'il en est ainsi, commence dès ce moment même à te dégager du poids qui t'affaisse, de la terre et des créatures, pour ne t'attacher qu'à Dieu seul.

(1): Rom., ch. VII, ver. 24.


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vendredi 17 avril 2020

De la pureté du cœur et de la droiture d'intention

1. Du séjour de l'exil aux voûtes éternelles
L'âme du vrai chrétien s'envole sur deux ailes,
La pureté du cœur et la simplicité :
Car dans l'affection siège la pureté,
Et la simplicité règne avec la droiture.
Celle-ci vers son Dieu conduit la créature,
Et celle-là rend l'homme ami du Créateur,
En l'invitant sans cesse à goûter le Seigneur.
Des penchants déréglés quand on n'est point esclave,
Au sentier des vertus l'on marche sans entrave.
Oh ! si tous vos désirs se réduisaient au vœu
D'être utile au prochain, d'être agréable à Dieu,
Que votre âme en tout temps resterait libre et pure !
Quand notre cœur est droit, la moindre créature
De la Source de vie est pour nous un miroir :
C'est un livre divin, qui nous fait entrevoir
La bonté du Très-Haut et sa magnificence.

2. Si vous aviez au cœur la parfaite innocence,
Rien alors ne serait un obstacle à vos yeux ;
Car vous comprendriez et l'enfer et les cieux.
Par notre propre état nous jugeons d'ordinaire
Les choses du dehors. S'il se trouve sur terre
Un peu de vrai bonheur, c'est au fond du cœur pur.
Qui donc sentit jamais d'esclavage plus dur
Qu'une âme assujettie au péché qui la souille ?
De même que le fer sur-le-champ perd sa rouille
Et devient éclatant, lorsqu'on le met au feu,
Ainsi, quand le pécheur revient vraiment à Dieu,
Secouant à la fois sa langueur et sa fange,
A l'instant par la grâce en autre homme il se change.

3. Sitôt que la tiédeur se glisse au cœur du fort,
On le voit reculer devant le moindre effort :
Il abhorrait le monde, et maintenant il l'aime !
Mais dès que l'on commence à se vaincre soi-même,
A marcher vaillamment sur les pas du Sauveur,
On se livre avec joie au plus âpre labeur.


 




Traduction littérale de l'abbé de Lamennais :

  1. L'homme s'élève au-dessus de la terre sur deux ailes, la simplicité et la pureté.
    La simplicité doit être dans l'intention, et la pureté dans l'affection.
    La simplicité cherche Dieu, la pureté le trouve et le goûte.
    Nulle bonne œuvre ne vous sera difficile si vous êtes libre au-dedans de toute affection déréglée.
    Si vous ne voulez que ce que Dieu veut et ce qui est utile au prochain, vous jouirez de la liberté intérieure.
    Si votre cœur était droit, alors toute créature vous serait un miroir de vie et un livre rempli de saintes instructions.
    Il n'est point de créature si petite et si vile qui ne présente quelque image de la bonté de Dieu.
  2. Si vous aviez en vous assez d'innocence et de pureté, vous verriez tout sans obstacle. Un cœur pur pénètre le ciel et l'enfer.
    Chacun juge des choses du dehors selon ce qu'il est au-dedans de lui-même.
    S'il est quelque joie dans le monde, le cœur pur la possède.
    Et s'il y a des angoisses et des tribulations, avant tout elles sont connues de la mauvaise conscience.
    Comme le fer mis au feu perd sa rouille et devient tout étincelant, ainsi celui qui se donne sans réserve à Dieu se dépouille de sa langueur et se change en un homme nouveau.
  3. Quand l'homme commence à tomber dans la tiédeur, alors il craint le moindre travail et reçoit avidement les consolations du dehors.
    Mais quand il commence à se vaincre parfaitement et à marcher avec courage dans la voie de Dieu, alors il compte pour rien ce qui lui était le plus pénible.

Réflexions de l'abbé de Lamennais :


Quand Jésus-Christ voulut proposer un modèle à ses disciples, le choisit-il parmi les hommes distingués par la science ou par la supériorité de leur esprit? Non; il appela un petit enfant, le plaça au milieu d'eux et dit: En vérité, je vous le dis, si vous ne vous convertissez et ne devenez comme de petits enfants, vous n'entrerez point dans le royaume des cieux (1).
Or, que voyons-nous dans l'enfance? La simplicité, la pureté. Elle croit, elle aime, elle agit, sans retour sur elle-même, par un premier mouvement du cœur; et voilà ce qui plaît à Dieu. Il ne demande ni de longues prières, ni d'éloquents discours, ni des méditations profondes, mais une volonté droite et un amour plein de candeur. N'avoir en tout de désirs que les siens, s'oublier entièrement soi-même, se soumettre aux volontés de l'adorable Providence, sans chercher à les scruter.
Quoi de plus pur que cet abandon, que cette simple obéissance? Aussi la récompense en sera-t-elle grande: Heureux, est-il dit, ceux qui ont le cœur pur parce qu'ils verront Dieu (2).

(1): Matth., ch. XVIII, ver. 2 et 3.
(2): Matth., ch. V, ver. 8.


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vendredi 13 mars 2020

De l'humble soumission

1. Qu'importe que l'on soit ou pour ou contre vous ?
D'avoir Dieu pour ami soyez plutôt jaloux.
Si vous avez horreur du péché qui l'offense,
Dieu, dans tous vos périls, prendra votre défense ;
Car le chrétien fervent qu'il daigne protéger,
Vit, au sein des combats, à l'abri du danger.
Si pour lui vous savez et souffrir et vous taire,
Jésus vous prêtera son appui salutaire :
Il sait, n'en doutez point, la manière et le temps
D'affranchir ses amis, pourvu qu'ils soient constants
Dans l'amour de leur Maître et gardent l'assurance
Que d'en haut, tôt ou tard, viendra leur délivrance.
Il est avantageux à notre humilité
Qu'on remarque souvent notre fragilité,
Que nos défauts sans nombre, observés par nos frères,
Nous attirent parfois des reproches sévères.

2. Quand un homme humblement reconnaît ses défauts,
Il peut par sa vertu prévenir bien des maux ;
Il sait à la colère offrir un prompt remède.
Le Très-Haut se complaît à lui venir en aide ;
Pour l'homme vraiment humble il garde ses douceurs,
Il lui verse à torrent les célestes faveurs ;
De l'opprobre il l'élève au comble de la gloire.
Quand l'âme sur l'orgueil remporte la victoire,
Jésus avec amour lui livre ses secrets.
L'humble, chargé d'affronts, conserve encor la paix ;
Car son unique espoir, constamment il le fonde
Sur le Dieu tout-puissant, et non point sur le monde.
Si vous ne vous jugez le dernier des humains,
Mon frère, croyez-moi, tous vos progrès sont vains.


 




Traduction littérale de l'abbé de Lamennais :

  1. Inquiétez-vous peu qui est pour vous ou contre vous; mais prenez soin que Dieu soit avec vous en tout ce que vous faites.
    Ayez la conscience pure et Dieu prendra votre défense.
    Toute la malice des hommes ne saurait nuire à celui que Dieu veut protéger.
    Si vous savez vous taire et souffrir, Dieu sans doute vous assistera.
    Il sait le temps et la manière de vous délivrer: abandonnez-vous donc à lui.
    C'est de Dieu que vient le secours, c'est lui qui délivre de la confusion.
    Il est souvent très utile, pour nous retenir dans une plus grande humilité, que les autres soient instruits de nos défauts et qu'ils nous les reprochent.
  2. Quand un homme s'humilie de ses défauts, il apaise aisément les autres et se concilie sans peine ceux qui sont irrités contre lui.
    Dieu protège l'humble et le délivre, il aime l'humble et le console, il s'incline vers l'humble et lui prodigue ses grâces, et après l'abaissement, il l'élève dans la gloire.
    Il révèle à l'humble ses secrets, il l'invite et l'attire doucement à lui.
    Quelque affront qu'il reçoive, l'humble vit encore en paix, parce qu'il s'appuie sur Dieu et non sur le monde.
    Ne pensez pas avoir fait de progrès si vous ne vous croyez au-dessous de tous les autres.

Réflexions de l'abbé de Lamennais :


Que vous importent les discours et les pensées des hommes! Ce ne seront point eux qui vous jugeront.
S'ils vous accusent à tort, Celui qui voit le fond des consciences vous a déjà justifié.
S'ils vous reprochent des fautes réelles, n'êtes-vous pas heureux d'être averti, heureux de souffrir une humiliation salutaire?
Ce qui vous trouble, c'est l'orgueil qui ne saurait supporter d'être repris.
L'humble ne s'irrite point, ne s'émeut point, lors même que la passion le condamne injustement. Plein du sentiment de sa misère, on ne saurait jamais tant l'abaisser, qu'il ne s'abaisse dans son cœur encore davantage. Voulez-vous que rien n'altère le calme de votre âme, abandonnez-vous à Dieu en toutes choses. Et dans les peines, les contrariétés, les traverses, dites avec Jésus-Christ: Oui, mon Père, parce qu'il vous a plu ainsi (1) !

(1): Luc, ch. X, ver. 21.


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vendredi 3 janvier 2020

De la fervente réforme de notre vie tout entière

1. Pour être plus ardent au service de Dieu,
Rappelez-vous pourquoi vous vîntes en ce lieu :
N'est-il pas vrai qu'un jour vous quittâtes le monde
Pour ne point vous souiller à son contact immonde,
Pour devenir vraiment un homme intérieur ?
N'ayez donc d'autre but que de croître en ferveur ;
Car bientôt, affranchi de crainte et de souffrance,
Vous jouirez en paix de votre récompense.
Quelques labeurs encore..., et puis un grand repos !...
Un bonheur éternel pour prix de vos travaux !
Restez toujours pieux, fidèle à vos promesses,
Et Dieu dans votre cœur répandra ses largesses.
Gardez un ferme espoir de la félicité ;
Mais ne vous livrez point à la sécurité,
Si vous désirez fuir l'orgueil et l'indolence.

2. Un homme, balloté tantôt par l'espérance
Et tantôt par la crainte, en son trouble mortel
Entra dans une église. Au pied du saint autel,
Il épancha son âme : Oh ! dit-il en lui-même,
Si j'étais assuré de mon bonheur suprême !
Alors prêtant l'oreille à la voix du Seigneur,
Il l'entendit soudain lui dire au fond du cœur :
Si vous en étiez sûr, que voudriez-vous faire ?...
N'ayez d'autre souci que de toujours me plaire,
Et vous vivrez en paix. Consolé sur-le-champ,
Cet homme profita d'un avis si touchant,
Et son anxiété pour jamais prit la fuite ;
Car il ne songea plus à scruter dans la suite
Les conseils du Très-Haut : il ne fit plus qu'un vœu,
Celui d'être assuré du bon plaisir de Dieu,
Pour accomplir en tout sa volonté parfaite.

3. Espérez au Seigneur, nous dit le Roi-Prophète ;
Ayez pitié du pauvre et versez-lui votre or :
Vous aurez, dès l'exil, un merveilleux trésor.
(1)
Un obstacle souvent ralentit dans notre âme
La généreuse ardeur que le progrès réclame :
C'est la difficulté, c'est l'horreur du combat.
Semblables aux héros que nul revers n'abat,
Les vrais soldats du Christ, dans leur noble courage,
Aspirent aux exploits qui coûtent davantage ;
Car l'homme fit toujours d'autant plus de progrès
Qu'il sut mieux maîtriser la chair et ses attraits.

4. Mais tous n'ont pas besoin d'une égale vaillance
Pour vaincre les appas de la concupiscence.
Cependant le chrétien qu'enflamme un saint désir,
Fût-il fort éprouvé par l'attrait du plaisir,
Fera dans la vertu des progrès plus notables
Que d'autres moins fervents, d'ailleurs irréprochables.
Deux remèdes surtout guérissent nos travers :
Résister fortement à nos penchants pervers ;
Poursuivre avec ardeur ce qui manque à notre âme.
Dès qu'un zèle divin le pénètre et l'enflamme,
L'homme n'a d'autre but que d'extirper en lui
Jusqu'au moindre défaut qui le blesse en autrui.

5. Pour amender vos mœurs, il faut que tout vous serve :
L'exemple de vertu que son regard observe,
Un trait noble et touchant qu'on vient de lui citer,
Le chrétien généreux s'attache à l'imiter.
Mais lorsqu'il est témoin d'un fait répréhensible,
A l'exemple mauvais il reste inaccessible,
Ou s'il en prit scandale, il s'en repent soudain.
De même que votre œil observe le prochain,
Votre frère, à son tour, vous observe lui-même.
Quel ravissant spectacle et quel bonheur extrême
D'arrêter son regard sur des religieux
Simples et bien réglés, modestes et pieux !
Mais, hélas ! on éprouve une tristesse amère
D'en voir se détourner du chemin salutaire
Où par des vœux, un jour, ils se sont engagés.
Funeste aveuglement : sans en être chargés,
Ils sont pour d'autres soins remplis de diligence
Et montrent pour leur âme une triste indolence !

6. Gardez le souvenir des engagements pris
Et contemplez la croix, dont le ciel est le prix.
A l'aspect des tourments que le Seigneur affronte,
Ah ! vraiment pourriez-vous ne point rougir de honte,
En vous voyant encor lâche et peu désireux
De marcher sur les pas d'un Roi si généreux,
Bien que depuis longtemps vous ayez avec joie
Fait serment de le suivre en sa très noble voie ?
Un bon religieux, qui prie avec ferveur,
En méditant la vie et la mort du Sauveur,
Y trouve abondamment tous les biens désirables.
Quels trésors, en effet, leur seraient comparables ?
Savourant de la croix le délectable fruit,
Par elle il fut bientôt suffisamment instruit.

7. Sans être rebuté par une réprimande,
De tout cœur il se porte à ce qu'on lui commande.
Mais le religieux qui vit dans la tiédeur,
Ne rencontre partout qu'amertume et douleur :
Dévoré par l'ennui, toujours il se désole,
N'ayant point dans son cœur la grâce qui console,
Ne pouvant au dehors chercher aucun plaisir.
Celui qui, par malheur, ne tend qu'à s'affranchir
Du règlement commun, travaille à sa ruine :
En fuyant les rigueurs d'une âpre discipline,
Dans son relâchement sans cesse il gémira :
La règle en quelque point toujours lui déplaira.

8. Que de religieux, en d'autres monastères,
Sont astreints nuit et jour aux lois les plus austères !
Ils vivent retirés ; il sortent rarement,
Se nourrissent de peu, sont vêtus pauvrement ;
Rudes sont leurs travaux, et jamais la parole
Ne leur sert à nourrir un entretien frivole ;
Sur pied de grand matin, ils veillent chaque nuit ;
L'amour de la prière en tout lieu les poursuit ;
On les voit assidus aux pieuses lectures
Et constamment soumis aux règles les plus dures.
Contemplez les Chartreux, les moines de Cîteaux,
Des ordres de tout sexe, arrachés au repos
Par un ardent désir de se mêler aux anges
Et de payer à Dieu leur tribut de louanges.
Quelle honte pour vous d'être si lent parfois
A vous rendre à l'office, à l'heure où tant de voix
Ont déjà fait monter l'encens de la prière !

9. Heureux si nous n'avions, durant la vie entière,
Qu'à louer constamment, et de bouche et de cœur,
Le Très-Haut, notre Maître et notre Créateur !
Oh ! que ne pouvons-nous vivre sans nourriture,
Exempts de tous les soins qu'exige la nature,
Appliqués sans relâche à nous rendre parfaits,
A bénir l'Eternel, à chanter ses bienfaits !...
Quel bonheur d'être alors dégagés des entraves
Qui d'un corps de péché nous rendent les esclaves !
Plût à Dieu qu'affranchi de ces nécessités,
Notre esprit s'abreuvât aux saintes vérités,
Qu'hélas ! nous savourons si rarement sur terre !

10. Quand un homme en arrive à ne plus se complaire
En nulle créature, il commence dès lors
A goûter le Seigneur, à l'aimer sans efforts.
Rien ne peut le troubler dans sa paix ineffable ;
L'épreuve désormais le trouve inébranlable
Et la prospérité ne peut enfler son cœur :
Dieu seul est son espoir, Dieu seul est son bonheur,
Dieu, par qui tout s'anime et par qui tout respire,
Dont la terre et les cieux reconnaissent l'empire.

11. Sans cesse à votre fin songez donc désormais,
Puisque le temps perdu ne reviendra jamais.
C'est à force de soins et d'humble diligence
Que la vertu s'acquiert. Dès que par négligence
Votre cœur s'attiédit, vous sentez à l'instant
Le trouble et la douleur ; mais s'il devient fervent,
Vous éprouvez bientôt la paix la plus profonde :
Car alors, affermi par la grâce féconde,
L'amour de la vertu rend vos travaux légers.
Que sont aux yeux d'un saint des labeurs passagers ?...
Il est beaucoup plus dur de résister au vice
Que de plier son corps au plus âpre service.
Qui ne ferme son âme à tout dérèglement,
En de plus grands péchés tombe insensiblement.
(2)
Lorsqu'en œuvres de bien l'on passe la journée,
Par un soir de bonheur on la voit couronnée.
Sur vous-même avec soin veillez dès aujourd'hui :
Montrez-vous plein d'ardeur, quoi qu'il en soit d'autrui ;
Car le progrès d'une âme est d'autant plus rapide
Qu'à lutter sans relâche elle est plus intrépide.


(1): Ps. 36, ver. 3.
(2): Ecclésiastique, ch. XIX, ver. 1.


 




Traduction littérale de l'abbé de Lamennais :

  1. Soyez vigilant et fervent dans le service de Dieu et faites-vous souvent cette demande: Pourquoi es-tu venu ici, et pourquoi as-tu quitté le siècle ?
    N'était-ce pas afin de vivre pour Dieu et devenir un homme spirituel ?
    Embrasez-vous du désir d'avancer parce que vous recevrez bientôt la récompense de vos travaux, et qu'alors il n'y aura plus ni crainte ni douleur.
    Maintenant un peu de travail, et puis un grand repos; que dis-je ? une joie éternelle !
    Si vous agissez constamment avec ardeur et fidélité, Dieu aussi sera sans doute fidèle et magnifique dans ses récompenses.
    Vous devez conserver une ferme espérance de parvenir à la gloire; mais il ne faut pas vous livrer à une sécurité trop profonde de peur de tomber dans le relâchement ou la présomption.
  2. Un homme qui flottait souvent, plein d'anxiété, entre la crainte et l'espérance, étant un jour accablé de tristesse, entra dans une église; et, se prosternant devant un autel pour prier, il disait et redisait en lui-même: Oh ! si je savais que je dusse persévérer ! Aussitôt il entendit intérieurement cette divine réponse: Si vous le saviez, que voudriez-vous faire ? Faites maintenant ce que vous feriez alors, et vous jouirez de la paix.
    Consolé à l'instant même et fortifié, il s'abandonna sans réserve à la volonté de Dieu et ses agitations cessèrent.
    Il ne voulut point rechercher avec curiosité ce qui lui arriverait dans l'avenir; mais il s'appliqua uniquement à connaître la volonté de Dieu et ce qui lui plaît davantage, afin de commencer et d'achever tout ce qui est bien.
  3. Espérez en Dieu, dit le Prophète, et faites le bien; habitez en paix la terre, et vous serez nourri de ses richesses (1). Une chose refroidit en quelques-uns l'ardeur d'avancer et de se corriger: la crainte des difficultés, et le travail du combat.
    En effet, ceux-là devancent les autres dans la vertu, qui s'efforcent avec plus de courage de se vaincre eux-mêmes dans ce qui leur est le plus pénible et qui contrarie le plus leur penchant.
    Car l'homme fait d'autant plus de progrès et mérite d'autant plus de grâce, qu'il se surmonte lui-même et se mortifie davantage.
  4. Il est vrai que tous n'ont pas également à combattre pour se vaincre et mourir à eux-mêmes.
    Cependant un homme animé d'un zèle ardent avancera bien plus, même avec de nombreuses passions, qu'un autre à cet égard mieux disposé, mais tiède pour la vertu.
    Deux choses aident surtout à opérer un grand amendement: s'arracher avec violence à ce que la nature dégradée convoite, et travailler ardemment à acquérir la vertu dont on a le plus grand besoin.
    Attachez-vous aussi particulièrement à éviter et à vaincre les défauts qui vous déplaisent le plus dans les autres.
  5. Profitez de tout pour votre avancement. Si vous voyez de bons exemples ou si vous les entendez raconter, animez-vous à les imiter.
    Que si vous apercevez quelque chose de répréhensible, prenez garde de commettre la même faute; ou, si vous l'avez quelquefois commise, tâchez de vous corriger promptement.
    Comme votre œil observe les autres, les autres vous observent aussi.
    Qu'il est consolant et doux de voir des religieux zélés, pieux, fervents, fidèles observateurs de la règle !
    Qu'il est triste, au contraire, et pénible d'en voir qui ne vivent pas dans l'ordre et qui ne remplissent pas les engagements auxquels ils ont été appelés !
    Qu'on se nuit à soi-même en négligeant les devoirs de sa vocation, et en détournant son cœur à des choses dont on n'est point chargé !
  6. Souvenez-vous de ce que vous avez promis, et que Jésus crucifié vous soit toujours présent.
    Vous avez bien sujet de rougir, en considérant la vie de Jésus-Christ, d'avoir jusqu'ici fait si peu d'efforts pour y conformer la vôtre, quoique vous soyez depuis si longtemps entré dans la voie de Dieu.
    Un religieux qui s'exerce à méditer sérieusement et avec piété la vie très sainte et la passion du Sauveur, y trouvera en abondance tout ce qui lui est utile et nécessaire, et il n'a pas besoin de chercher hors de Jésus quelque chose de meilleur.
    Ah ! si Jésus crucifié entrait dans notre cœur, que nous serions bientôt suffisamment instruits !
  7. Un religieux fervent reçoit bien ce qu'on lui commande et s'y soumet sans peine.
    Un religieux tiède et relâché souffre tribulation sur tribulation et ne trouve de tous côtés que la gêne, parce qu'il est privé des consolations intérieures et qu'il lui est interdit d'en chercher au-dehors.
    Un religieux qui s'affranchit de sa règle est exposé à des chutes terribles.
    Celui qui cherche une vie moins contrainte et moins austère sera toujours dans l'angoisse; car toujours quelque chose lui déplaira.
  8. Comment font tant d'autres religieux qui observent, dans les cloîtres, une si étroite discipline ?
    Ils sortent rarement, ils vivent retirés, ils sont nourris très pauvrement et grossièrement vêtus.
    Ils travaillent beaucoup, parlent peu, veillent longtemps, se lèvent matin, font de longues prières, de fréquentes lectures, et observent en tout une exacte discipline.
    Considérez les chartreux, les religieux de Cîteaux, et les autres religieux et religieuses de différents ordres, qui se lèvent toutes les nuits pour chanter les louanges de Dieu.
    Il serait donc bien honteux que la paresse vous tînt encore éloigné d'un si saint exercice lorsque déjà tant de religieux commencent à célébrer le Seigneur.
  9. Oh ! si vous n'aviez autre chose à faire qu'à louer de cœur et de bouche, perpétuellement, le Seigneur notre Dieu ! Si jamais vous n'aviez besoin de manger, de boire, de dormir, et que vous puissiez ne pas interrompre un seul moment ces louanges ni les autres exercices spirituels ! Vous seriez alors beaucoup plus heureux qu'à présent, assujetti comme vous l'êtes au corps et à toutes ses nécessités.
    Plût à Dieu que nous fussions affranchis de ces nécessités et que nous n'eussions à songer qu'à la nourriture de notre âme, que nous goûtons, hélas, si rarement !
  10. Quand un homme en est venu à ne chercher sa consolation dans aucune créature, c'est alors qu'il commence à goûter Dieu parfaitement, et qu'il est, quoiqu'il arrive, toujours satisfait.
    Alors il ne se réjouit d'aucune prospérité et aucun revers ne le contriste; mais il s'abandonne tout entier, avec une pleine confiance, à Dieu qui lui est tout en toutes choses, pour qui rien ne périt, rien ne meurt, pour qui au contraire tout vit, et à qui tout obéit sans délai.
  11. Souvenez-vous toujours que votre fin approche et que le temps perdu ne revient point. Les vertus ne s'acquièrent qu'avec beaucoup de soins et des efforts constants.
    Dès que vous commencerez à tomber dans la tiédeur, vous tomberez dans le trouble.
    Mais si vous persévérez dans la ferveur, vous trouverez une grande paix et vous sentirez votre travail plus léger, à cause de la grâce de Dieu et de l'amour de la vertu.
    L'homme fervent et zélé est prêt à tout.
    Il est plus pénible de résister aux vices et aux passions que de supporter les fatigues du corps.
    Celui qui n'évite pas les petites fautes tombe peu à peu dans les grandes (2).
    Vous vous réjouirez toujours le soir, quand vous aurez employé le jour avec fruit.
    Veillez sur vous, excitez-vous, avertissez-vous; et quoiqu'il en soit des autres, ne vous négligez pas vous-même.
    Vous ne ferez de progrès qu'autant que vous vous ferez violence.

    (1): Ps. 36, ver. 3.(2): Ecclésiastique, ch. XIX, ver. 1.

Réflexions de l'abbé de Lamennais :


Êtes-vous sincèrement résolu à vous sauver? En avez-vous la volonté ferme? Alors préparez-vous au travail, au combat, car le salut est à ce prix. La voie qui conduit à la perte est large, mais qu'étroite, dit l’Évangile, est celle qui conduit à la vie (1) !
Sans doute l'onction de la grâce adoucit pour le fidèle ce travail, ce combat. Au milieu des fatigues et des souffrances, il jouit d'une paix céleste que le pécheur ne connaît point. Cependant il a besoin de continuels efforts pour triompher de lui-même, pour vaincre ses désirs, ses passions et le monde, et le prince de ce monde (2). Qui a fait les saints, sinon cette lutte courageuse et persévérante? Les uns ont été tourmentés, ne voulant pas racheter leur vie, afin d'en trouver une meilleure dans la résurrection. Les autres ont souffert les moqueries, les fouets, les chaînes et les prisons. Ils ont été lapidés, sciés, éprouvés en toute manière. Ils sont morts par le tranchant du glaive; vagabonds, couverts de peaux de brebis et de peaux de chèvres, oppressés par le besoin, l'affliction, l'angoisse, ils ont erré dans les déserts, et dans les montagnes, et dans les antres, et dans les cavernes de la terre, eux dont le monde n'était pas digne.
Enveloppés donc d'une si grande nuée de témoins, dégageons-nous de tout ce qui nous appesantit et du péché qui nous environne, et courons par la patience au combat qui nous est proposé, les regards fixés sur Jésus, l'auteur et le consommateur de la foi, qui, en vue de la joie qui lui était préparée, a souffert la croix, en méprisant l'ignominie. Et maintenant il est assis à la droite du trône de Dieu (3).

(1): Matth., ch. VII, ver. 13-14.
(2): Jean, ch. XIV, ver. 30.
(3): Héb., ch. XI, ver. 35-38, ch. XII, ver. 1-2.


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vendredi 26 juillet 2019

Des exercices d'un bon religieux

1. Pour qu'un religieux par sa conduite austère
Soit le flambeau du monde et le sel de la terre,
Dieu veut que son visage et son extérieur
Ne soient que le reflet, le miroir de son cœur.
Il convient que tout homme aux yeux d'un si grand Maître
Soit plus saint qu'au dehors il ne saurait paraître ;
Car Dieu sonde lui-même et nos cœurs et nos reins,
Dieu, digne à tout jamais d'hommages souverains,
Dieu, vers qui doit monter l'encens de nos louanges,
Dieu, qui voudrait nous voir aussi purs que des anges.
Aspirons chaque jour à grandir en ferveur,
Entretenons du moins notre première ardeur.
Disons au Tout-Puissant, pour qu'il nous convertisse :
Seigneur, affermissez mes pas dans la justice ;
Que je sois désormais un généreux chrétien :
Jusqu'à cette heure, hélas ! ce que j'ai fait n'est rien.

2. Voulons-nous avancer ? fuyons la négligence :
Le progrès est le fruit d'une humble diligence.
Si l'homme résolu succombe trop souvent,
Qu'espérer de celui qui flotte au gré du vent ?
On trahit son devoir de diverses manières,
Mais nos omissions, encor bien que légères,
Ont le plus fréquemment de funestes effets.
Aussi, pour plaire à Dieu, tous les hommes parfaits
N'ont-ils jamais compté sur leur propre prudence ;
Mais ce fut sur le Christ et sur la Providence
Que dans tous leurs desseins on les vit s'appuyer.
Ce n'est point aux mortels à choisir leur sentier. (1)
D'ordinaire, il est vrai, c'est « l'homme » qui « propose »,
Mais le proverbe ajoute : et c'est « Dieu » qui « dispose ».

3. Si dans un but pieux, un but de charité,
Nous blessons en un point la régularité,
Semblable omission n'est pas irréparable ;
Mais une négligence est toujours regrettable,
Quand par malheur on cède au dégoût, à l'ennui.
Hélas ! un tel défaut trop souvent nous a nui.
Apportons au combat l'ardeur et la vaillance,
Nous compterons encor plus d'une défaillance.
Il nous faut néanmoins nous proposer pour but
De fuir par-dessus tout ce qui nuit au salut.
Mais, ne l'oublions pas, notre progrès réclame
De sages règlements pour le corps et pour l'âme.

4. Si vous ne pouvez point vous recueillir longtemps,
Rentrez donc en vous-même au moins quelques instants.
Quand brille un nouveau jour, réveillez votre zèle ;
Le soir, examinez si vous fûtes fidèle
A régler vos désirs et vos affections,
Si dans votre langage et dans vos actions,
Vous n'avez offensé ni le Ciel, ni vos frères :
De semblables retours vous seront salutaires.
Sachez vous garantir des pièges de Satan,
Et bravez la fureur de ce cruel tyran.
Résistez sans relâche à votre intempérance,
Vous combattrez la chair avec plus d'assurance ;
Mais veillez plus encore à n'être point oisif :
Pour rester vertueux, c'est un point décisif.
De vos humbles labeurs parcourant la carrière,
A d'utiles travaux unissez la prière.
Discernez prudemment l'exercice du corps
Qui vous rend le plus apte à de nouveaux efforts :
Une œuvre bonne en soi peut être inopportune.

5. Ce qui s'écarterait de la règle commune,
Il est toujours plus sûr de le tenir secret.
Sachez vous prémunir contre un zèle indiscret,
Qui porte l'imprudent à quitter avec joie
Le sentier plus connu, pour suivre une autre voie.
Mais, vos devoirs remplis, quand survient un loisir,
On vous rend à vous-même et vous pouvez choisir ;
Car tous n'ont point d'attrait pour le même exercice :
Vous ne savourez pas ce qui fait mon délice.
En outre, avec les temps, ou tristes ou joyeux,
Nous pouvons varier nos usages pieux :
Tel nous plaît d'ordinaire, un autre aux jours de fête ;
L'un convient pour le calme et non pour la tempête ;
Autres sont nos besoins, quand nous versons des pleurs,
Autres, quand nous goûtons la joie et ses douceurs.

6. Mais sachons, au retour des fêtes solennelles,
Ravir au Tout-Puissant ses faveurs paternelles,
En conjurant les saints d'intercéder pour nous.
Chaque solennité doit être un rendez-vous,
Où, grâce à nos efforts, notre âme enfin soit prête
A quitter son exil pour la céleste fête.
En ces jours précieux, redoublons de ferveur
Et méritons alors l'amitié du Seigneur
Par un plus grand respect pour la moindre observance ;
Car bientôt notre peine aura sa récompense.

7. S'il faut encore attendre, ah ! soyons assurés
Que nous ne sommes point pleinement préparés
A ceindre dans les cieux la couronne de gloire
Qu'au temps fixé par lui Dieu donne (2) à la victoire.
Veillons jusqu'à la fin. Que par un noble effort
Notre âme à chaque instant se dispose à la mort.
Écoutons sur ce point notre divin modèle :
Heureux le serviteur vigilant et fidèle ;
Je vous le dis, son Maître, au céleste séjour,
Sur des biens éternels doit l'établir un jour.
(3)


(1): Jer., ch. X, ver. 23.
(2): Tim. II, ch. IV, ver. 8.
(3): Luc, ch. XII, ver. 37 et 44.



 




Traduction littérale de l'abbé de Lamennais :

  1. La vie d'un vrai religieux doit briller de toutes les vertus, de sorte qu'il soit tel intérieurement qu'il paraît devant les hommes.
    Et certes il doit être encore bien plus parfait au-dedans qu'il ne le semble au-dehors, parce que Dieu nous regarde, et que nous devons partout où nous sommes le révérer profondément et marcher en sa présence purs comme des anges.
    Nous devons chaque jour renouveler notre résolution, nous exciter à la ferveur, comme si notre conversion commençait aujourd'hui seulement, et dire:
    Aidez-moi, Seigneur, dans mes saintes résolutions et dans votre service; donnez-moi de bien commencer maintenant car ce que j'ai fait jusqu'ici n'est rien.
  2. La fermeté de notre résolution est la mesure de notre progrès, et une grande attention est nécessaire à celui qui veut avancer. Si celui qui forme les résolutions les plus fortes se relâche souvent, que sera-ce de celui qui n'en prend que rarement ou n'en prend que de faibles ?
    Toutefois nous abandonnons nos résolutions de diverses manières et la moindre omission dans nos exercices a presque toujours une suite fâcheuse.
    Les justes, dans leurs résolutions, comptent bien plus sur la grâce de Dieu que sur leur propre sagesse; et quelque chose qu'ils entreprennent, c'est en lui seul qu'ils mettent leur confiance.
    Car l'homme propose et Dieu dispose (1), et la voie de l'homme n'est pas en lui (2).
  3. Si nous omettons quelquefois nos exercices ordinaires par quelque motif pieux ou pour l'utilité de nos frères, il nous sera facile ensuite de réparer cette omission.
    Mais si nous les abandonnons sans sujet, par ennui ou par négligence, c'est une faute grave et qui nous sera funeste.
    Faisons tous nos efforts, et nous tomberons encore aisément en beaucoup de fautes.
    On doit cependant toujours se proposer quelque chose de fixe, surtout à l'égard de ce qui forme le plus grand obstacle à notre avancement.
    Il faut examiner et régler également notre intérieur et notre extérieur, parce que l'un et l'autre servent à nos progrès.
  4. Ne pouvez-vous continuellement vous recueillir, recueillez-vous au moins de temps en temps, au moins une fois le jour, le matin ou le soir.
    Le matin, formez vos résolutions; le soir, examinez votre conduite, ce que vous avez été dans vos paroles, vos actions, vos pensées; car peut-être en cela avez-vous souvent offensé Dieu et le prochain.
    Tel qu'un soldat plein de courage, armez-vous contre les attaques du démon.
    Réprimez l'intempérance, et vous réprimerez plus aisément les autres désirs de la chair.
    Ne soyez jamais tout a fait oisif, mais lisez, ou écrivez, ou priez, ou méditez, ou travaillez à quelque chose d'utile à la communauté.
    Il ne faut cependant s'appliquer qu'avec discrétion aux exercices du corps, et ils ne conviennent pas également à tous.
  5. Ce qui sort des pratiques communes ne doit point paraître au-dehors; il est plus sûr de remplir en secret ses exercices particuliers.
    Prenez garde cependant de négliger les exercices communs pour ceux de votre choix. Mais après avoir accompli fidèlement et pleinement les devoirs prescrits, s'il vous reste du temps, rendez-vous à vous-même selon le mouvement de votre dévotion.
    Tous ne sauraient suivre les mêmes exercices: l'un convient mieux à celui-ci, l'autre à celui-là.
    On aime même à les diversifier selon les temps; il y en a qu'on goûte plus aux jours de fêtes, et d'autres aux jours ordinaires.
    Les uns nous sont nécessaires au temps de la tentation, les autres au temps de la paix et du repos.
    Autres sont les pensées qui nous plaisent dans la tristesse, ou quand nous éprouvons de la joie en Dieu.
  6. Il faut, vers l'époque des grandes fêtes, renouveler nos pieux exercices et implorer avec plus de ferveur les suffrages des saints.
    Proposons-nous de vivre d'une fête à l'autre comme si nous devions alors sortir de ce monde, et entrer dans l'éternelle fête.
    Et pour cela préparons-nous avec soin dans ces saints temps par une vie plus pieuse, par une plus sévère observance des règles, comme devant bientôt recevoir de Dieu le prix de notre travail.
  7. Et si ce moment est différé, croyons que nous ne sommes pas encore bien préparés ni dignes de cette gloire immense qui nous sera découverte en son temps (3), et redoublons d'efforts pour nous mieux disposer à ce passage.
    Heureux le serviteur, dit Saint Luc, que le Seigneur, quand il viendra, trouvera veillant. Je vous dis en vérité qu'il l'établira sur tous ses biens (4).

    (1): Prov., ch. XVI, ver. 9.
    (2):
    Jer., ch. X, ver. 23.
    (3): Rom., ch. VIII, ver. 18.
    (4): Luc, ch. XII, ver. 37 et 44.


Réflexions de l'abbé de Lamennais :


La vie de l'homme sur la terre est un combat perpétuel (1) contre le démon, contre le monde et contre lui-même.
Les uns se retirent dans le cloître pour résister plus aisément, les autres demeurent au milieu du siècle. Mais tous ne peuvent vaincre que par l'exercice d'une continuelle vigilance. L'habitude du recueillement, l'amour de la retraite, une attention constante sur ses paroles, ses pensées, ses sentiments, la fidélité aux plus légers devoirs et aux plus humbles pratiques, préservent de grandes tentations, et attirent les grâces du Ciel.
Celui qui néglige les petites choses tombera peu à peu (2), dit l'Esprit-Saint.

(1): Job, ch. VII, ver. 1.
(2): Ecclésiastique, ch. XIX, ver. 1.


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vendredi 31 mai 2019

De l'exemple des saints

1. Considérez souvent l'exemple des saints Pères ;
Contemplez la ferveur des premiers solitaires :
A leur pieuse école, apprenez, ô chrétien,
Qu'en toute vérité vos œuvres ne sont rien.
Auprès de leur conduite, hélas ! qu'est notre vie ?
Par amour pour Jésus, leur âme était ravie
De servir Dieu sans cesse au milieu des combats,
Dans la soif et la faim, la chaleur, les frimas,
Le jeûne et le travail, les veilles,
(1) la prière,
Les méditations. Quelle implacable guerre
De la part des méchants ! que d'opprobres, de pleurs !

2. Qu'ils ont souffert, grand Dieu, ces vaillants confesseurs !
L'apôtre, le martyr, la plus faible des vierges,
Ont bravé pour le Christ la torture et les verges.
Ils ont haï leur âme en ce monde mortel,
Pour assurer ses droits au royaume éternel.
(2)
Par leur vertu sublime et leur foi salutaire
D'un parfum tout céleste ils embaumaient la terre.
De la part de Satan quels terribles assauts !...
Comme ils conjuraient Dieu de soulager leurs maux !
Contre leur propre chair quelle haine mortelle !...
Pour leur avancement quel admirable zèle !
Quels combats acharnés contre leurs passions !...
Quels motifs toujours purs dans leurs intentions !
Le jour ils travaillaient, priaient la nuit entière,
Et leur travail lui-même était une prière.

3. Ils faisaient de leur temps le plus utile emploi,
En servant le Seigneur, en méditant sa loi.
L'oraison dans leur vie avait la part si large
Que tous les soins du corps leur étaient une charge.
Honneurs, liens du sang, richesses, amitiés,
Tout bonheur éphémère, ils le foulaient aux pieds.
Aussi dans leur repos et dans leur nourriture,
Sans cesse ils étouffaient la voix de la nature.
Pauvres et dépouillés de tous les biens du temps,
De vertus et de grâce ils étaient opulents ;
Et, bien que tout en eux accusât la détresse,
Leur âme recélait des trésors d'allégresse.

4. Étrangers sur la terre, et citoyens du ciel,
Ils savouraient déjà l'amour de l'Éternel,
Qui daignait les admettre à son commerce intime.
Néant aux yeux du monde et dans leur propre estime,
Ils étaient un objet d'opprobre et de mépris ;
Mais devant Dieu leur âme était du plus haut prix.
Humbles, simples et doux, vivant dans l'innocence,
Sur l'aile de l'amour et de l'obéissance
Chaque jour ils montaient de vertus en vertus,
N'ayant d'autre désir que de plaire à Jésus.
Pour qu'à Dieu sans retour nos âmes soient fidèles,
Tenons les yeux fixés sur nos fervents modèles :
Si la tiédeur, hélas ! porte au dérèglement,
L'exemple des parfaits nous aide puissamment.

5. Oh ! quelle sainte ardeur et quelle vie austère
Ont orné le berceau de chaque monastère !...
Quel amour des vertus, quels généreux élans,
Quel respect pour la règle, en tous ces cœurs brûlants !
Ce qui nous est resté des saints du premier âge,
De ces héros chrétiens atteste le courage,
Au point que leurs combats semblent prodigieux.
Aujourd'hui c'est beaucoup, lorsqu'un religieux
Observe en tout sa règle, accepte sans murmure
Et supporte humblement le reproche et l'injure.

6. O triste négligence ! ô coupable tiédeur !...
Dégénérer si tôt de sa première ardeur !...
Faut-il que le dégoût nous rende insupportable
Un joug que tous les saints ont trouvé délectable !...
Ah ! que leur noble exemple excite nos regrets
Et rallume en nos cœurs le désir du progrès !


(1): Cor. II, ch. XI, ver. 27.
(2): Jean, ch. XII, ver. 25.



 




Traduction littérale de l'abbé de Lamennais :

  1. Contemplez les exemples des saints Pères, en qui reluisait la vraie perfection de la vie religieuse, et vous verrez combien peu est ce que nous faisons, et presque rien.
    Hélas ! qu'est-ce que notre vie comparée à la leur ?
    Les saints et les amis de Jésus-Christ ont servi Dieu dans la faim et dans la soif, dans le froid et dans la nudité, dans le travail et dans la fatigue, dans les veilles et dans les jeûnes, dans les prières et dans les saintes méditations, dans une infinité de persécutions et d'opprobres.
  2. Oh ! que de pesantes tribulations ont souffertes les apôtres, les martyrs, les confesseurs, les vierges et tous ceux qui ont voulu suivre les traces de Jésus-Christ ! Ils ont haï leur âme en ce monde, pour la posséder dans l'éternité.
    Oh ! quelle vie de renoncements et d'austérités, que celle des saints dans le désert ! quelles longues et dures tentations ils ont essuyées ! que de fois ils ont été tour- mentés par l'ennemi ! que de fréquentes et ferventes prières ils ont offertes à Dieu ! quelles rigoureuses abstinences ils ont pratiquées ! quel zèle, quelle ardeur pour leur avancement spirituel ! quelle forte guerre contre leurs passions ! quelle intention pure et droite toujours dirigée vers Dieu !
    Ils travaillaient pendant le jour, et passaient la nuit en prière; et même durant le travail, ils ne cessaient point de prier en esprit.
  3. Tout leur temps avait un emploi utile. Les heures qu'ils donnaient à Dieu leur semblaient courtes, et ils trouvaient tant de douceur dans la contemplation, qu'ils en oubliaient les besoins du corps.
    Ils renonçaient aux richesses, aux dignités, aux honneurs, à leurs amis, à leurs parents; ils ne voulaient rien du monde; ils prenaient à peine ce qui était nécessaire pour la vie; s'occuper du corps, même dans la nécessité, leur était une affliction.
    Ils étaient pauvres des choses de la terre, mais ils étaient riches en grâce et en vertus.
    Au-dehors tout leur manquait, mais Dieu les fortifiait au-dedans par sa grâce et par ses consolations.
  4. Ils étaient étrangers au monde, mais unis à Dieu et à ses amis familiers.
    Ils se regardaient comme un pur néant, et le monde les méprisait; mais ils étaient chéris de Dieu, et précieux devant lui.
    Ils vivaient dans une sincère humilité, dans une obéissance simple, dans la charité, dans la patience, et devenaient ainsi chaque jour plus parfaits et plus agréables à Dieu.
    Ils ont été donnés en exemple à tous ceux qui professent la vraie religion, et ils doivent nous exciter plus à avancer dans la perfection, que la multitude des tièdes ne nous porte au relâchement.
  5. Oh ! quelle ferveur en tous les religieux au commencement de leur sainte institution ! quelle ardeur pour la prière ! quelle émulation de vertu ! quelle sévère discipline ! que de soumission ils montraient tous pour la règle de leur fondateur !
    Ce qui nous reste d'eux atteste encore la sainteté et la perfection de ces hommes qui, en combattant généreusement, foulèrent aux pieds le monde.
    Aujourd'hui on compte pour beaucoup qu'un religieux ne viole point sa règle, et qu'il porte patiemment le joug dont il s'est chargé.
    O tiédeur, ô négligence de notre état qui a si vite éteint parmi nous l'ancienne ferveur ! Maintenant tout fatigue notre lâcheté, jusqu'à nous rendre la vie ennuyeuse.
    Plût à Dieu qu'après avoir vu tant d'exemples d'homme vraiment pieux, vous ne laissiez pas entièrement s'assoupir en vous le désir d'avancer dans la vertu !

    (1): Cor. II, ch. XI, ver. 27.
    (2): Jean, ch. XII, ver. 25
    .


Réflexions de l'abbé de Lamennais :


A la vue des exemples admirables que nous ont laissés tant de disciples fervents de Jésus-Christ, rougissons de notre lâcheté, et animons-nous à marcher courageusement sur leurs traces.
Répétons souvent ces paroles d'un saint: Quoi ! Je ne pourrais pas ce qu'ont pu tels et tels ! (1)
Et ajoutons avec l'Apôtre: De moi-même je ne peux rien, mais je puis tout en Celui qui me fortifie (2).
Toute notre force consiste à sentir notre faiblesse et à en connaître le remède, qui est la grâce du médiateur.

(1): St Ignace de Loyola.
(2): Philip., ch. IV, ver. 13.


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