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vendredi 6 mars 2020

De la vie intérieure

1. Mon royaume est en vous, (1) nous dit le Rédempteur.
Revenez donc à Dieu du fond de votre cœur ;
Laissez là pour toujours ce monde misérable ;
Vous trouverez enfin la paix si désirable.
Méprisant désormais ce qui brille au dehors,
A votre intérieur consacrez vos efforts :
Jésus établira son règne dans votre âme.
Le royaume des cieux, Dieu même le proclame,
Est vraiment allégresse et paix dans l'Esprit-Saint ; (2)
Dans l'âme du méchant le trouble reste empreint.
Si nos cœurs n'étaient pas des temples trop indignes,
Jésus viendrait en eux avec ses dons insignes.
Sa gloire et sa beauté sont à l'intérieur : (3)
Dans le cœur humble et pur se complaît le Seigneur.
Il visite souvent l'âme simple et pieuse ;
Ses entretiens sont doux, sa grâce merveilleuse,
Sa paix inépuisable, au point que ses élus
De tant d'intimité demeurent confondus.

2. Préparez votre cœur, âme chaste et fidèle,
A recevoir l'Epoux, votre parfait modèle ;
Car il a dit un jour : Mon ami gardera
Mes préceptes divins ; mon Père l'aimera,
Et nous viendrons en lui fixer notre demeure.
(4)
Faites place à Jésus, disposez-vous sur l'heure ;
Ne vous ouvrez jamais à nul autre qu'à lui ;
Qu'il soit tout votre bien et votre unique appui.
En possédant Jésus, vous avez l'opulence :
Il exerce sur vous sa tendre vigilance ;
De vous en toute chose il daigne prendre soin,
Afin que des mortels vous n'ayez nul besoin ;
Car pouvons-nous compter sur l'amitié d'un frère,
Qui passe et nous trahit ? Le Sauveur, au contraire,
Est un ami constant ; et son amour pour nous,
C'est l'amour éternel du plus parfait époux.

3. Ne vous reposez point sur un mortel fragile,
Encor qu'il vous soit cher et qu'il vous soit utile.
Gardez-vous désormais de tant vous attrister,
Si parfois votre ami vient à vous résister.
Tel paraît vous aimer d'une amitié sincère,
Qui peut-être demain sera votre adversaire.
La réciproque est vraie : on voit l'homme inconstant,
Comme un souffle léger, tourner à chaque instant.
Que Dieu soit votre amour, votre unique espérance ;
Craignez de lui déplaire ; et gardez l'assurance
Qu'il répondra pour vous : pour vous il agira ;
Le parti le meilleur, pour vous il le prendra.
Car votre âme, en ce monde, est une passagère, (5)
Qui, dans son triste exil, est partout étrangère,
Et n'aura de repos qu'en s'unissant à Dieu.

4. Vraiment pourriez-vous donc vous complaire en un lieu
Où le poids des chagrins vous accable à toute heure ?
Dans la cité céleste ayez votre demeure,
Et sur les biens du temps n'arrêtez point vos yeux :
Ils passent comme une ombre, et vous passez comme eux.
Voulez-vous échapper à la mort éternelle ?
Ne vous endormez point dans une paix charnelle ;
Portez jusqu'au Très-Haut vos pensers, vos désirs,
Et qu'à Jésus toujours s'adressent vos soupirs.
Si vous ne savez point méditer un mystère,
Vous élever au ciel, ne quittez point la terre :
Contemplez à loisir la croix du Dieu d'amour,
Et dans son tendre cœur fixez votre séjour.
Contre vos ennemis cherchez dans ses blessures
Un refuge assuré : jusque dans les tortures,
Ce baume incomparable apaise la douleur.
D'être en butte au dédain si vous aviez horreur,
Vous saurez désormais braver l'ignominie
Et souffrir humblement même une calomnie.

5. Ici-bas l'Homme-Dieu fut aussi méprisé :
Sous le faix de l'opprobre en le voyant brisé,
Ses proches, ses amis, dans sa suprême épreuve
L'ont tous abandonné. Quoi ! le Maître s'abreuve
Au torrent des douleurs, il aspire aux mépris !...
Et d'être dédaigné le disciple est surpris !...
Il eut ses détracteurs, il eut ses adversaires,
Et vous auriez partout des amis et des frères !
Le prix de la douceur, l'aurez-vous mérité,
Si vous n'avez jamais connu l'adversité ?
Ne voulant rien souffrir, comment pourrez-vous être
Le disciple et l'ami de l'adorable Maître ?
Qui souffre avec Jésus, qui souffre pour Jésus,
Partagera son trône au séjour des élus.

6. Ah ! si du cœur d'un Dieu comprenant la tendresse,
De son ardent amour vous savouriez l'ivresse,
Vous n'auriez ici-bas désormais nul souci
Ni d'avoir échoué, ni d'avoir réussi ;
Mais vous seriez joyeux d'essuyer un outrage,
Car l'amour de Jésus à l'homme vraiment sage
Fait sentir son néant et son indignité.
Aimant le doux Sauveur, aimant la vérité,
Le chrétien qu'à ce monde aucun lien n'enchaîne,
Se tourne vers son Dieu sans contrainte et sans peine ;
Au-dessus de lui-même élevant ses désirs,
Il sent un avant-goût des célestes plaisirs.

7. Quand sur la vérité son jugement se fonde,
Et non point sur l'estime ou les discours du monde,
L'homme est sage et prudent ; car c'est Dieu qui l'instruit,
Plutôt que les mortels. Sans cesse il est conduit
Par l'esprit du Seigneur : estimant méprisable
Le faux éclat du monde, et jugeant équitable
D'être toujours fidèle à ses devoirs pieux,
Il vaque à la prière en tous temps, en tous lieux.
Un homme intérieur se recueille bien vite ;
Car de trop s'épancher prudemment il évite.
Ni soins momentanés, ni travaux du dehors,
Dans l'amour du devoir et les constants efforts
Qu'il fait pour plaire à Dieu, jamais rien ne l'arrête.
Une œuvre le réclame, à l'instant il s'y prête.
Quand l'ordre est une fois établi dans son cœur,
A tout récit mondain, funeste à la ferveur,
Il cesse de prêter une oreille indiscrète :
Car par de vains soucis quand notre âme est distraite,
C'est pour l'avoir voulu.

8. Si votre intention
Était constamment droite et si la passion
Ne vous captivait pas, il est indubitable
Qu'à votre avancement tout serait profitable.
Du trouble et du chagrin sentiriez-vous les traits,
Si votre âme était morte à ses propres attraits,
Si des biens fugitifs vous n'étiez pas l'esclave ?
Ce qui par-dessus tout souille un cœur et l'entrave,
C'est l'amour déréglé des choses d'ici-bas.
Mais, quand pour des chrétiens la terre est sans appas,
Le souvenir du ciel, jusque dans leur détresse,
Les inonde souvent d'une intime allégresse.


(1): Luc, ch. XVII, ver. 21.
(2): Rom., ch. XIV, ver. 17.
(3): Ps. 44, ver. 14.
(4): Jean, ch. XIV, ver. 23.
(5): Héb., ch. XIII, ver. 14.



 




Traduction littérale de l'abbé de Lamennais :

  1. Le royaume de Dieu est au dedans de vous (1), dit le Seigneur.
    Revenez à Dieu de tout votre cœur, laissez là ce misérable monde, et votre âme trouvera le repos.
    Apprenez à mépriser les choses extérieures et à vous donner aux intérieures, et vous verrez le royaume de Dieu venir en vous.
    Car le royaume de Dieu est paix et joie dans l'Esprit-Saint (2), ce qui n'est pas donné aux impies.
    Jésus-Christ viendra à vous et il vous remplira de ses consolations, si vous lui préparez au-dedans de vous une demeure digne de lui.
    Toute sa gloire et toute sa beauté est intérieure (3); c'est dans le secret du cœur qu'il se plaît.
    Il visite souvent l'homme intérieur et ses entretiens sont doux, ses consolations ravissantes; sa paix est inépuisable, et sa familiarité incompréhensible.
  2. Ame fidèle, hâtez-vous donc de préparer votre cœur pour l'époux, afin qu'il daigne venir et habiter en vous.
    Car il a dit: Si quelqu'un m'aime, il gardera ma parole, et nous viendrons à lui, et nous ferons en lui notre demeure (4). Laissez donc entrer Jésus en vous, et n'y laissez entrer que lui.
    Lorsque vous posséderez Jésus, vous serez riche et lui seul vous suffit. Il veillera sur vous, il prendra de vous un soin fidèle en toutes choses, de sorte que vous n'aurez plus besoin de rien attendre des hommes.
    Car les hommes changent vite et vous manquent tout d'un coup; mais Jésus-Christ demeure éternellement (5): inébranlable dans sa constance, il est près de vous jusqu'à la fin.
  3. On ne doit guère compter sur un homme fragile et mortel, encore bien qu'il vous soit utile et que vous soyez chers l'un à l'autre, et il n'y a pas lieu de s'attrister beaucoup si quelquefois il vous traverse et s'élève contre vous.
    Ceux qui sont aujourd'hui pour vous pourront être demain contre vous et réciproquement: les hommes changent comme le vent.
    Mettez en Dieu toute votre confiance: qu'il soit votre crainte et votre amour; il répondra pour vous et il fera ce qui est le meilleur.
    Vous n'avez point ici de demeure stable (6); en quelque lieu que vous soyez vous êtes étranger et voyageur, et vous n'aurez jamais de repos que vous ne soyez uni intimement à Jésus-Christ.
  4. Que cherchez-vous autour de vous ? Ce n'est pas ici le lieu de votre repos.
    Votre demeure doit être dans le ciel et vous ne devez regarder toutes les choses de la terre que comme en passant.
    Tout passe, et vous passez avec tout le reste.
    Prenez garde de vous attacher à quoi que ce soit de peur d'en devenir l'esclave et de vous perdre.
    Que sans cesse votre pensée monte vers le Très-Haut, et votre prière vers Jésus-Christ.
    Si vous ne savez pas encore vous élever aux contemplations célestes, reposez-vous dans la passion du Sauveur, et aimez à demeurer dans ses plaies sacrées.
    Car, si vous vous réfugiez avec amour dans ces plaies et ces précieux stigmates, vous sentirez une grande force au temps de la tribulation; vous vous inquiéterez peu du mépris des hommes et vous supporterez aisément les paroles médisantes.
  5. Jésus-Christ aussi a été méprisé des hommes en ce monde, et dans les plus extrêmes angoisses, abandonné des siens, de ses amis, de ses proches, au milieu des opprobres.
    Jésus-Christ a voulu souffrir et être méprisé; et vous osez vous plaindre de quelque chose !
    Jésus-Christ a eu des ennemis et des détracteurs, et vous voudriez n'avoir que des amis et des bienfaiteurs !
    Comment votre patience méritera-t-elle d'être couronnée s'il ne vous arrive rien de pénible ?
    Si vous ne voulez rien souffrir, comment serez-vous ami de Jésus-Christ ?
    Souffrez avec Jésus-Christ et pour Jésus-Christ, si vous voulez régner avec Jésus-Christ.
  6. Si une seule fois vous étiez entré bien avant dans le cœur de Jésus, et que vous eussiez ressenti quelque mouvement de son amour, que vous auriez peu de souci de ce qui peut vous contrarier ou vous plaire ! Vous vous réjouiriez d'un outrage reçu parce que l'amour de Jésus apprend à l'homme à se mépriser lui-même.
    Celui qui aime Jésus et la vérité, un homme vraiment intérieur et dégagé de toute affection déréglée, peut librement s'approcher de Dieu et, s'élevant en esprit au-dessus de soi-même, se reposer en lui par une jouissance anticipée.
  7. Celui qui estime les choses suivant ce qu'elles sont et non d'après les discours et l'opinion des hommes, est vraiment sage; et c'est Dieu qui l'instruit plus que les hommes.
    Celui qui vit au-dedans de lui-même et qui s'inquiète peu des choses du dehors, tous les lieux lui sont bons et tous les temps pour remplir ses pieux exercices.
    Un homme intérieur se recueille bien vite parce qu'il ne se répand jamais tout entier au-dehors.
    Les travaux extérieurs, les occupations nécessaires en certain temps, ne le troublent point; mais il se prête aux choses selon qu'elles arrivent.
    Celui qui a établi l'ordre au-dedans de soi ne se tourmente guère de ce qu'il y a de bien ou de mal dans les autres.
    L'on n'a de distractions et d'obstacles qu'autant que l'on s'en crée soi-même.
  8. Si vous étiez ce que vous devez être, entièrement libre et détaché, tout contribuerait à votre bien et à votre progrès.
    Mais beaucoup de choses vous déplaisent et souvent vous troublent, parce que vous n'êtes pas encore tout à fait mort à vous-même et séparé des choses de la terre.
    Rien n'embarrasse et ne souille tant le cœur de l'homme que l'amour impur des créatures.
    Si vous rejetez les consolations du dehors, vous pourrez contempler les choses du ciel et goûter souvent les joies intérieures.

    (1): Luc, ch. XVII, ver. 21.
    (2): Rom., ch. XIV, ver. 17.
    (3): Ps. 44, ver. 14.
    (4): Jean, ch. XIV, ver. 23.
    (5):
    Jean, ch. XII, ver. 34.
    (6):
    Héb., ch. XIII, ver. 14.

Réflexions de l'abbé de Lamennais :


L'âme chrétienne, détachée du monde, n'a qu'un désir pour le temps comme pour l'éternité: d'être unie à Jésus de cette union ineffable dont la divine peinture nous ravit dans le cantique mystérieux de l'amour: Mon bien-aimé est à moi, et je suis à lui; il repose entre les lis, jusqu'à ce que l'aurore se lève et que les ombres déclinent (1).
Hélas! Que cherchez-vous au dehors? Rentrez, rentrez en vous-même, préparez au céleste époux une demeure digne de lui, et il viendra, et il s'y reposera, car ses délices sont d'habiter dans le cœur qui l'appelle. Alors, seul avec Jésus, loin des bruits de la terre, dans le silence des créatures, il vous parlera comme un ami parle à son ami (2), et, transporté de l'entendre, vous ne voudrez plus, à jamais, écouter que lui.

(1): Cant., ch. II, ver. 16-17.
(2): Exode, ch. XXXIII, ver. 11.


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vendredi 11 octobre 2019

De la componction du cœur

1. Désirez-vous grandir chaque jour en ferveur ?
Gardez comme un trésor la crainte du Seigneur
Et maîtrisez vos sens par une règle austère ;
Car, c'est en dédaignant tout plaisir éphémère,
C'est en ouvrant son cœur à la componction,
Qu'on trouve le secret de la dévotion.
Un humble repentir produit des biens sans nombre,
Que le dérèglement dissipe comme une ombre.
Chose étrange que l'homme, au sein de son exil,
Voyant à chaque instant son salut en péril,
Sachant combien du ciel douloureuse est la voie,
Ose encor s'endormir pleinement dans la joie !

2. Mais la frivolité, l'oubli de nos défauts,
Nous voilent trop souvent l'abîme de nos maux,
Et des ris dissolus sont pour nous pleins de charmes,
Quand plutôt, à bon droit, devraient couler nos larmes.
Point d'allégresse entière et point de liberté
Sans la crainte et l'amour du Dieu de majesté.
Heureux si constamment nous savions nous soustraire
A tous les vains discours qui peuvent nous distraire,
Et si nous abdiquions dans un saint repentir
Ce qui souille notre âme ou peut l'appesantir !
Luttez avec vigueur : par une autre habitude
L'habitude est vaincue. Enfant de servitude,
Que le monde à jamais par vous soit déserté,
Et le monde, à son tour, vous rend la liberté.

3. N'attirez point à vous les affaires des autres,
Mais ayez constamment l'œil ouvert sur les vôtres.
Ne flattez point les grands, pour gagner leur appui.
Combattez vos défauts, plutôt que ceux d'autrui.
Si vous êtes sevré des faveurs de la terre,
Ne vous en troublez point : que votre peine amère
Soit d'être dépourvu des sentiments pieux
Qui doivent animer un saint religieux.
Souvent il est plus sûr que l'homme en cette vie
N'ait point en héritage un bonheur qu'il envie,
Surtout lorsque la joie amollirait son cœur.
Si parfois néanmoins la céleste douceur
Nous est soudain ravie ou tombe goutte à goutte,
Après mûr examen, nous comprendrons sans doute
Qu'en agissant ainsi, Jésus veut nous punir
De trop aimer encor le monde et le plaisir.

4. Des faveurs du bon Maître estimez-vous indigne :
Il faut bien qu'à l'épreuve un pécheur se résigne.
Pour le vrai pénitent il n'est dans l'univers
Que pénibles fardeaux et souvenirs amers.
Un saint trouve à gémir matière suffisante,
Que sa propre infortune à ses yeux se présente
Ou que les maux d'autrui l'accablent de leur poids :
Il sait qu'à tout mortel Dieu réserve la croix.
D'un regard attentif plus il se considère,
Plus il pénètre à fond l'effroyable misère
Qui nous mettant, hélas ! un bandeau sur les yeux,
Rarement nous permet de contempler les cieux.

5. Réfléchissons plutôt à notre heure dernière
Qu'aux moyens de fournir une longue carrière,
Et pour nous amender nous serons pleins d'ardeur.
Méditons chaque jour, au fond de notre cœur,
Les tourments de l'enfer, les feux du purgatoire,
Toute épreuve dès lors nous sera méritoire ;
Nous nous délecterons dans les austérités.
Par malheur, insensible aux grandes vérités,
Recherchant ce qui flatte et fuyant ce qui blesse,
Notre âme lâchement croupit dans la mollesse.

6. Trop souvent c'est l'horreur de pénibles efforts
Qui nous fit épargner ce misérable corps.
Si notre pénitence était vraiment parfaite,
Volontiers nous dirions avec le Roi-Prophète :
O Dieu, nourrissez-moi du triste pain des pleurs ;
Donnez-moi d'épuiser la coupe des douleurs !
(1)


(1): Ps. 79, ver. 6.


 




Traduction littérale de l'abbé de Lamennais :

  1. Si vous voulez faire quelque progrès, conservez-vous dans la crainte de Dieu et ne soyez point trop libre; mais soumettez vos sens à une sévère discipline et ne vous livrez pas aux joies insensées.
    Disposez votre cœur à la componction et vous trouverez la vraie piété.
    La componction produit beaucoup de bien, qu'on perd bientôt en s'abandonnant aux vains mouvements de son cœur.
    Chose étrange, qu'un homme en cette vie puisse se reposer pleinement dans la joie, lorsqu'il considère son exil, et à combien de périls est exposée son âme !
  2. A cause de la légèreté de notre cœur et de l'oubli de nos défauts, nous ne sentons pas les maux de notre âme, et souvent nous rions vainement quand nous devrions bien plutôt pleurer.
    Il n'y a de vraie liberté et de joie solide que dans la crainte de Dieu et la bonne conscience.
    Heureux qui peut éloigner tout ce qui le distrait et l'arrête, pour se recueillir tout entier dans une sainte componction.
    Heureux qui rejette tout ce qui peut souiller sa conscience ou l'appesantir.
    Combattez généreusement: on triomphe d'une habitude par une autre habitude.
    Si vous savez laisser là les hommes, ils vous laisseront bientôt faire ce que vous voudrez.
  3. N'attirez pas à vous les affaires d'autrui et ne vous embarrassez point dans celles des grands.
    Que votre oeil soit ouvert sur vous d'abord; et avant de reprendre vos amis, ayez soin de vous reprendre vous-même.
    Si vous n'avez point la faveur des hommes, ne vous en attristez point; mais que votre peine soit de ne pas vivre aussi bien et avec autant de vigilance que le devrait un serviteur de Dieu et un bon religieux.
    Il est plus souvent utile et plus sûr de n'avoir pas beaucoup de consolations dans cette vie, et surtout de consolations sensibles.
    Cependant, si nous sommes privés de consolations divines, ou si nous ne les éprouvons que rarement, la faute en est à nous, parce que nous ne cherchons point la componction du cœur et que nous ne rejetons pas entièrement les vaines consolations du dehors.
  4. Reconnaissez que vous êtes indignes des consolations célestes et que vous méritez plutôt de grandes tribulations.
    Quand l'homme est pénétré d'une parfaite componction, le monde entier lui est alors amer et insupportable.
    Le juste trouve toujours assez de sujets de s'affliger et de pleurer.
    Car en considérant soit lui-même, soit les autres, il sait que nul ici-bas n'est sans tribulations; et plus il se regarde attentivement, plus profonde est sa douleur.
    Le sujet d'une juste affliction et d'une grande tristesse intérieure, ce sont nos péchés et nos vices, dans lesquels nous sommes tellement ensevelis, que rarement pouvons-nous contempler les choses du ciel.
  5. Si vous pensiez plus souvent à votre mort qu'à la longueur de la vie, nul doute que vous auriez plus d'ardeur pour vous corriger.
    Et si vous réfléchissiez sérieusement aux peines de l'enfer et au purgatoire, je crois que vous supporteriez volontiers le travail et la douleur, et que vous ne redouteriez aucune austérité.
    Mais parce que ces vérités ne pénètrent point jusqu'au cœur, et que nous aimons encore ce qui nous flatte, nous demeurons froids et négligents.
  6. Souvent c'est langueur de l'âme, si notre chair misérable se plaint si aisément.
    Priez donc humblement le Seigneur qu'il vous donne l'esprit de componction, et dites avec le prophète: Nourrissez-moi, Seigneur, du pain des larmes; abreuvez-moi du calice des pleurs (1).

    (1): Ps. 79, ver. 6.

Réflexions de l'abbé de Lamennais :


La douleur est le fond de la vie humaine. Souffrances du corps, maladies de l'âme, inquiétudes, afflictions, péchés, tel est l'accablant fardeau qu'il nous faut porter depuis notre naissance jusqu'à la tombe. Et cependant, à force de travail, l'homme parvient à découvrir au milieu de ses misères je ne sais quelles joies insensées dont il s'enivre avidement.
Fuyons ces folles joies du monde. Arrêtons notre pensée sur le châtiment qui doit suivre, sur nos fautes si multipliées. Et demandons à Dieu, avec la componction du cœur, ce repentir plein d'amour, ces heureuses larmes que Jésus a bénies par ces consolantes paroles: Beaucoup de péchés vous seront remis, parce que vous avez beaucoup aimé (1).

(1): Luc, ch. VII, ver. 47.


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vendredi 30 août 2019

De l'amour de la solitude et du silence

1. Cherchez un temps propice à scruter votre cœur
Et songez fréquemment aux bienfaits du Seigneur.
N'attachez aucun prix aux choses curieuses.
Donnez la préférence aux lectures pieuses,
Qui portent notre cœur à la componction,
Plutôt que notre esprit à la distraction.
Quand on sait se soustraire aux entretiens futiles,
Aux nouvelles du monde, aux courses inutiles,
Ce que les saints toujours ont pris soin d'éviter,
On trouve largement le temps de méditer.

2. « Je n'ai jamais été, dit un sage de Rome,
« Au milieu des humains, sans revenir moins homme. » (1)
Et nous-mêmes souvent nous l'éprouvons, chrétiens,
Lorsque nous prenons part à de longs entretiens.
Quoi ?... converser longtemps sans parole inutile !...
De s'imposer silence il est bien plus facile ;
Et plus facile encor de vivre humble et caché
Que d'aimer à paraître et de fuir le péché.
Dans la paix du Seigneur pour que le temps s'écoule,
Il faut avec Jésus s'éloigner de la foule :
Nul ne peut se produire avec sécurité,
S'il n'a du fond du cœur cherché l'obscurité.
Pour parler sagement, il faut savoir se taire ;
Et, pour bien commander, apprenez, ô mon frère,
A vous montrer docile, et sachez obéir.

3. Quel homme prudemment pourrait se réjouir,
S'il n'a point dans son cœur la paix de l'innocence ?
Chez les saints toutefois à la ferme espérance
S'alliait constamment la crainte du Seigneur.
Lors même qu'ils brûlaient d'une céleste ardeur,
Bien loin de se complaire en leur propre excellence,
Ils observaient encore une humble vigilance.
Mais la paix des méchants est fille de l'orgueil :
L'aveuglement du cœur est leur funeste écueil.
Bien que vous paraissiez un pieux solitaire,
Un saint religieux, sur cette triste terre,
Ne vous croyez jamais à l'abri des périls.

4. Que de fois on a vu les cœurs les plus virils,
Pour s'être imprudemment confiés en eux-mêmes,
Exposés tout à coup à des dangers extrêmes !
L'épreuve pour plusieurs est donc vraiment un bien :
En brisant leur orgueil, la lutte est leur soutien.
Constamment éloignés de l'effroyable abîme
Creusé par la superbe et par la vaine estime,
Ils ne sont point en butte à la tentation
De chercher au dehors leur consolation.
Oh ! lorsqu'aux bruits du siècle une âme est étrangère,
Qu'elle hait ses plaisirs et sa paix mensongère,
Grand Dieu, quelle innocence !... Oh ! qui retrancherait
Tout frivole souci d'honneur ou d'intérêt,
Pour ne songer qu'à Dieu, comme à sa fin dernière,
Pour établir en lui son espérance entière,
Quel repos merveilleux ne goûterait-il pas ?

5. A qui fut-il donné de connaître ici-bas
Les célestes douceurs, s'il n'a trouvé des charmes
A gémir nuit et jour, à vivre dans les larmes ?
D'un humble repentir pour recueillir le fruit,
Cherchez la solitude, éloignez-vous du bruit.
Écoutez l'Esprit-Saint : Même sur votre couche,
Que la componction vous pénètre et vous touche.
(2)
Qui chérit sa cellule amasse des trésors
Que trop souvent, hélas ! on dissipe au dehors.
Gardez-la bien toujours : elle est délicieuse ;
Désertez-la souvent : elle est triste, ennuyeuse.
Qu'on la traite au début comme une aimable sœur :
Dès lors sa compagnie est pleine de douceur.

6. Le silence et la paix rendent l'âme plus pure
Et lui font pénétrer la divine Écriture :
Calme délicieux d'où jaillissent les pleurs
Que cette âme répand sur ses tristes erreurs ;
Et, pour les faux plaisirs plus sa haine est profonde,
Plus elle est agréable au Créateur du monde.
Quand dans la solitude un homme s'est enfui,
Avec ses anges saints Dieu s'approche de lui ;
Car la vie humble et pure est un plus beau spectacle
Que ne le fut jamais un éclatant miracle.
Un bon religieux n'aime point à sortir ;
A vivre loin du siècle il doit s'assujettir.

7. Tout permettre à ses yeux, quelle affreuse license !
C'est un rêve, le monde et sa concupiscence. (3)
Ce monde vous sourit ; mais, le plaisir passé,
Qu'en rapporterez-vous ?... hélas ! un cœur blessé,
Une âme appesantie ! On sort plein d'allégresse ;
Mais on revient souvent plongé dans la tristesse,
Et la veille joyeuse assombrit le matin :
Car tout plaisir charnel nous cache son venin,
Mais bientôt, vrai serpent, il nous mord et nous tue.
Que cherchez-vous ailleurs qui flatte votre vue ?
Ici vous contemplez et la terre et les cieux,
Et tous les éléments,... pourquoi désirer mieux ?

8. Il n'est rien d'immuable en cette triste vie :
Par quoi donc votre soif serait-elle assouvie ?
Pussiez-vous d'un coup d'œil embrasser à la fois
Tous les êtres sortis des mains du Roi des rois,
Ce ne serait encor qu'un spectacle frivole.
Ah ! plutôt vers les cieux que votre âme s'envole !
Gémissez constamment sur vos iniquités.
Aux vaniteux mondains laissez les vanités ;
Et, lorsqu'en votre cœur la voix de Dieu résonne,
Montrez-vous attentif aux leçons qu'il vous donne.
Ayant clos votre porte, appelez près de vous
Jésus, le bien-aimé, votre céleste Epoux.
Demeurez avec lui dans votre humble cellule,
Car, auprès de sa paix, la paix du monde est nulle.
Si pour vous des rumeurs avaient eu moins d'attraits,
Vous n'eussiez point perdu cette ineffable paix ;
Mais, dès qu'un bruit mondain vous paraît agréable,
Le trouble en est toujours la suite inévitable.


(1): Sénèque.
(2): Ps. 4, ver. 5.
(3): Jean I, ch. II, ver. 17.



 




Traduction littérale de l'abbé de Lamennais :

  1. Cherchez un temps propre à vous occuper de vous-même et pensez souvent aux bienfaits de Dieu.
    Laissez là ce qui ne sert qu'à nourrir la curiosité. Lisez plutôt ce qui touche le cœur que ce qui amuse l'esprit.
    Retranchez les discours superflus, les courses inutiles; fermez l'oreille aux vains bruits du monde, et vous trouverez assez de loisir pour les saintes méditations.
    Les plus grands saints évitaient autant qu'il leur était possible le commerce des hommes et préféraient vivre en secret avec Dieu.
  2. Un ancien a dit: Toutes les fois que j'ai été dans la compagnie des hommes, j'en suis revenu moins homme que je n'étais. (1)
    C'est ce que nous éprouvons souvent lorsque nous nous livrons à de longs entretiens.
    Il est plus aisé de se taire que de ne point excéder dans ses paroles.
    Il est plus aisé de se tenir chez soi que de se garder de soi-même suffisamment au-dehors.
    Celui donc qui aspire à la vie intérieure et spirituelle doit de retirer de la foule avec Jésus.
    Nul ne se montre sans péril s'il n'aime à demeurer caché.
    Nul ne parle avec mesure s'il ne se tait volontiers.
    Nul n'est en sûreté dans les premières places s'il n'aime les dernières.
    Nul ne commande sans danger s'il n'a pas appris à bien obéir.
  3. Nul ne se réjouit avec sécurité s'il ne possède en lui-même le témoignage d'une bonne conscience.
    Cependant la confiance des saints a toujours été pleine de la crainte de Dieu: quel que fût l'éclat de leurs vertus, quelque abondantes que fussent leurs grâces, ils n'en étaient ni moins humbles ni moins vigilants.
    L'assurance des méchants naît, au contraire, de l'orgueil et de la présomption, et finit par l'aveuglement.
    Ne vous promettez point de sûreté en cette vie, quoique vous paraissiez être un saint religieux ou un pieux solitaire.
  4. Souvent les meilleurs dans l'estime des hommes ont couru les plus grands dangers à cause de leur trop de confiance.
    Il est donc utile à plusieurs de n'être pas entièrement délivré des tentations et de souffrir des attaques fréquentes, de peur que, tranquilles sur eux-mêmes, ils ne s'élèvent avec orgueil ou qu'ils ne se livrent trop aux consolations du dehors.
    Oh ! si l'on ne recherchait jamais les joies qui passent, si jamais l'on ne s'occupait du monde, qu'on posséderait une conscience pure !
    Oh ! qui retrancherait toute sollicitude vaine, ne pensant qu'au salut et à Dieu, et plaçant en lui toute son espérance, de quelle paix et de quel repos il jouirait !
  5. Nul n'est digne des consolations célestes s'il ne s'est exercé longtemps dans la sainte componction.
    Si vous désirez la vraie componction du cœur, entrez dans votre cellule et bannissez-en le bruit du monde; selon qu'il est écrit: Même sur votre couche, que votre cœur soit plein de componction. (2)
    Vous trouverez dans votre cellule ce que souvent vous perdrez au-dehors.
    La cellule qu'on quitte peu devient douce; fréquemment délaissée, elle engendre l'ennui. Si dès le premier moment où vous sortez du siècle, vous êtes fidèle à la garder, elle vous deviendra comme une amie chère et sera votre consolation la plus douce.
  6. Dans le silence et le repos, l'âme pieuse fait de grands progrès et pénètre ce qu'il y a de caché dans l'Ecriture.
    Là elle trouve la source des larmes dont elle se lave et se purifie toutes les nuits, et elle s'unit d'autant plus familièrement à son Créateur qu'elle vit plus éloignée du tumulte du monde.
    Celui donc qui se sépare de ses connaissances et de ses amis, Dieu s'approchera de lui avec les saints anges.
    Il vaut mieux être caché et prendre soin de son âme, que de faire des miracles et de s'oublier soi-même.
    Il est louable dans un religieux de sortir rarement et de n'aimer ni à voir les hommes ni à être vu d'eux.
  7. Pourquoi voulez-vous voir ce qui ne vous est point permis d'avoir ? Le monde passe, et sa concupiscence. (3)
    Les désirs des sens entraînent çà et là; mais l'heure passée, que rapportez-vous, qu'une conscience pesante et un cœur dissipé ?
    Parce qu'on est sorti dans la joie, souvent on revient dans la tristesse; et la veille joyeuse du soir attriste le matin.
    Ainsi toute joie des sens s'insinue avec douceur; mais à la fin elle blesse et tue.
    Que pouvez-vous voir ailleurs que vous ne voyiez où vous êtes ? Voilà le ciel, la terre, les éléments; or c'est d'eux que tout est fait.
  8. Où que vous alliez, que verrez-vous qui soit stable sous le soleil ?
    Vous croyez peut-être vous rassasier; mais vous n'y parviendrez jamais.
    Quand vous verriez toutes les choses à la fois, que serait-ce qu'une vision vaine ?
    Levez les yeux en haut vers Dieu et priez pour vos péchés et vos négligences.
    Laissez aux hommes vains les choses vaines; pour vous, ne vous occupez que de ce que Dieu vous commande.
    Fermez sur vous votre porte et appelez à vous Jésus, votre bien-aimé.
    Demeurez avec lui dans votre cellule: car vous ne trouverez nulle part autant de paix.
    Si vous n'étiez pas sorti et que vous n'eussiez pas entendu quelque bruit du monde, vous seriez demeuré dans cette douce paix: mais parce que vous aimez à entendre des choses nouvelles, il vous faut supporter ensuite le trouble du cœur.

    (1): Sénèque.
    (2): Ps. 4, ver. 5.
    (3): Jean I, ch. II, ver. 17
    .


Réflexions de l'abbé de Lamennais :


Que cherchez-vous dans le monde ? le bonheur ? Il n'y est pas. Ecoutez ce cri de détresse, cette plainte lamentable qui s'élève de tous les points de la terre, et se prolonge de siècle en siècle. C'est la voix du monde.
Qu'y cherchez-vous encore ? des lumières, des consolations, pour accomplir en paix votre pèlerinage ? Le monde est livré à l'esprit de ténèbres (1), à toutes les convoitises qu'il inspire, à tous les crimes et à tous les maux dont il est le principe, et c'est pourquoi le prophète s'écriait: Je me suis éloigné, j'ai fui, et j'ai demeuré dans la solitude (2). Là, dans le silence des créatures, Dieu parle au cœur, et sa parole est si merveilleuse, si douce et si ravissante, que l'âme ne veut plus entendre que lui, jusqu'au jour où, tous les voiles étant déchirés, elle le contemplera face à face (3).
Le christianisme a peuplé le désert de ces âmes choisies qui, se dérobant au monde, et foulant aux pieds ses plaisirs, ses honneurs, ses trésors, et la chair, et le sang, nous offrent dans la pureté de leur vie une image de la vie des Anges. Cependant, les Chrétiens ne sont pas tous appelés à ce sublime état de perfection. Mais au milieu du bruit et du tumulte de la société, tous doivent se créer au fond de leur cœur une solitude où ils puissent se retirer pour converser avec Jésus-Christ et se recueillir en sa présence.
C'est ainsi que, ramenés des pensées du temps à la pensée des choses éternelles, ils auront à dégoût celles qui passent, et seront dans le monde comme n'en étant pas: heureux état ou s'accomplit pour le fidèle ce que dit l'Apôtre: Notre vie est cachée avec Jésus-Christ en Dieu (4).

(1): Jean I, ch. V, ver. 19.
(2): Ps. 54, ver. 8.
(3): Cor. I, ch. XIII, ver. 12.
(4): Colos., ch. III, ver. 3.


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vendredi 16 novembre 2018

Qu'il faut éviter les entretiens inutiles

1. Aimez à vous soustraire au tumulte du monde.
Pourriez-vous rester pur à ce contact immonde ?
C'est le désir du bien qui d'abord nous conduit ;
Bientôt la vanité nous charme et nous séduit.
Oh ! combien je voudrais, en plus d'une occurrence,
Avoir su m'imposer un rigoureux silence !
Et pourrais-je sans crainte aimer à converser,
Lorsque si rarement je parle sans blesser ?
De compliments flatteurs nous faisons un échange,
Et nous quêtons sans fin l'estime et la louange,
Dans l'espoir d'y trouver un adoucissement
A tous les vains soucis qui font notre tourment.
Notre plus vif attrait est d'épancher notre âme
En frivoles discours ou d'éloge ou de blâme,
Sur nos vœux les plus chers, sur nos affections,
Sur nos sujets d'ennuis, de contradictions.

2. Mais que de fois, hélas ! notre espérance est vaine !
La consolation sensible et trop humaine,
Comme un souffle brûlant, tarit les dons des cieux.
Veillons donc et prions : le temps est précieux.
De scandaleux discours que la foi nous préserve !
Ce qui fait trop souvent qu'on parle sans réserve,
C'est la triste habitude et le relâchement.
Un pieux entretien sert notre avancement,
Pourvu que la ferveur constamment nous soutienne
Et que nos cœurs soient pleins de charité chrétienne.


 




Traduction littérale de l'abbé de Lamennais :

  1. Evitez autant que vous pourrez le tumulte du monde, car il y a du danger à s'entretenir des choses du siècle, même avec une intention pure.
    Bientôt la vanité souille l'âme et la captive.
    Je voudrais plus souvent m'être tu, et ne m'être point trouvé avec les hommes.
    D'où vient que nous aimions tant à parler et à converser lorsque si rarement il arrive que nous rentrions dans le silence avec une conscience qui ne soit point blessée ?
    C'est que nous cherchons dans ces entretiens une consolation mutuelle et un soulagement pour notre cœur fatigué de pensées contradictoires.
    Nous nous plaisons à parler, à occuper notre esprit de ce que nous aimons, de ce que nous souhaitons, de ce qui contrarie nos désirs.
  2. Mais souvent, hélas ! bien vainement; car cette consolation extérieure n'est pas un médiocre obstacle à la consolation que Dieu donne intérieurement.
    Il faut donc veiller et prier, afin que le temps ne se passe pas sans fruit.
    S'il est permis, s'il convient de parler, parlez de ce qui peut édifier.
    La mauvaise habitude et le peu de soin de notre avancement nous empêchent d'observer notre langue.
    Cependant de pieuses conférences sur les choses spirituelles, entre des personnes unies selon Dieu et animées d'un même esprit, servent beaucoup au progrès dans la perfection.

Réflexions de l'abbé de Lamennais :


Il est écrit que nous rendrons compte, au jour du jugement, même d'une parole oiseuse (1).
Ne nous étonnons pas de tant de rigueur; tout est sérieux dans la vie humaine, dont chaque moment peut avoir de si formidables conséquences. Ce temps, que vous dissipez en des entretiens inutiles, vous était donné pour gagner le ciel.
Comparez la fin pour laquelle vous l'avez reçu avec l'usage que vous en faites. Et cependant, que savez-vous s'il vous sera seulement accordé une heure de plus ?

(1): Matth., ch. XII, ver. 36.


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