vendredi 15 novembre 2019

Du jugement et des peines des pécheurs

1. En toute chose on doit considérer la fin :
Comment soutiendrez-vous, au Tribunal divin,
La colère d'un Juge équitable, inflexible,
D'un Juge qui sait tout, d'un Juge incorruptible ?
Vous tremblez à l'aspect d'un mortel irrité,...
Que sera-ce, ô pécheur, quand la Divinité,
Qui voit à découvert tous nos pensers intimes,
Aux yeux du monde entier dévoilera vos crimes ?
Ah ! songez à ce jour d'effroyable rigueur,
Où nul, pour l'excuser, n'aura de défenseur,
Jour redoutable même à l'âme vertueuse !
Toute peine ici-bas peut être fructueuse,
Une larme agréée, un soupir entendu :
Quel humble pénitent fut jamais confondu ?

2. Vraiment il fait sur terre un ample purgatoire,
Il amasse un trésor de mérite et de gloire,
Le juste patient qui déplore bien plus
La malice d'autrui que les affronts reçus ;
Qui sans cesse à l'injure oppose la prière,
Pardonne de grand cœur, sans ombre de colère,
N'hésitant point lui-même à demander pardon ;
Qui se montre envers tous compatissant et bon ;
Qui sait à chaque instant se faire violence
Et réclamer du corps une humble obéissance.
Ah ! pleurons ici-bas sur notre iniquité,
Pour ne point en gémir durant l'éternité.
C'est se tromper, hélas ! d'une manière étrange
Que de prostituer son amour à la fange !

3. Eh ! quel autre aliment ont les feux éternels
Que les désirs impurs, les actes criminels !
Plus pour l'ignoble vice on montre d'indulgence,
Plus Dieu sera terrible au jour de la vengeance
Et plus on se prépare un affreux avenir.
Par où l'homme a péché Dieu saura le punir :
Là, l'aiguillon brûlant harcèle l'indolence ;
Et la soif et la faim pressent l'intempérance ;
Dans le soufre et la poix, changés en flots de feux,
Sont plongés l'impudique et le voluptueux ;
L'envieux, à son tour, hurle et frémit de rage,
Et d'un chien furieux il présente l'image.

4. Aucun vice, en enfer, qui n'ait son châtiment :
Là, revient à l'avare un affreux dénûment,
Et la honte à jamais confondra le superbe.
La douleur, en ces lieux, est tellement acerbe
Qu'une heure au réprouvé paraît plus de cent ans
Passés dans les labeurs des plus saints pénitents.
Nul repos au damné, qui sans fin se désole.
Au séjour de l'exil, du moins l'on se console
Quand parfois on rencontre une douce amitié.
Pour vous-même, à cette heure, ah ! soyez sans pitié,
Afin qu'au dernier jour, Jésus-Christ, votre Juge,
Ainsi qu'aux bienheureux, vous serve de refuge :
Car alors contre ceux qui les chargent d'affronts
Les élus du Seigneur redresseront leurs fronts ;
(1)
Eux que l'on vit marcher humblement au supplice,
Alors ils siégeront pour rendre la justice ;
L'humble et le pauvre alors trôneront dans les cieux ;
D'épouvante et d'horreur séchera l'orgueilleux.

5. Alors on jugera qu'en ce monde il fut sage,
Celui qui pour le Christ sut endurer l'outrage
Et d'un cœur généreux souffrit l'adversité.
Dieu fermera la bouche à toute iniquité. (2)
Les méchants gémiront sous sa main vengeresse ;
Le juste nagera dans des flots d'allégresse,
S'applaudissant alors d'avoir vaincu la chair
Et de honteux plaisirs dont le terme est l'enfer.
Alors resplendiront les vêtements de bure ;
Alors se ternira la plus riche parure.
L'humble chaumière alors sera d'un plus grand prix
Que d'un palais doré les somptueux lambris.
Couronnant la douceur, la force et la constance,
Dieu broîra sans pitié le siècle et sa puissance ;
Et la docilité du cœur simple et pieux
Déjoûra les calculs d'un monde astucieux.

6. Aux plus doctes leçons de la philosophie
On verra préférer une humble et chaste vie,
Et le mépris des biens sera d'un plus grand poids
Que tout l'or entassé dans les coffres des rois.
Alors le souvenir d'une oraison fervente
Réjouira bien plus qu'une table opulente ;
Le silence, observé par un motif chrétien,
Sera plus consolant qu'un joyeux entretien ;
La vertu prévaudra sur la haute éloquence.
Une conduite austère, une âpre pénitence,
Sera plus douce alors qu'un siècle de plaisir.
En ce monde qui passe, il faut savoir souffrir,
Pour échapper sans fin à d'horribles tortures.
Faites un peu l'essai de vos forces futures.
Vous qu'on voit abattu par le moindre chagrin,
Pourrez-vous supporter un malheur souverain ?
Si la plus faible épreuve est pour vous un supplice,
Ah ! que sera l'enfer ! Si tout votre délice
Est d'être courtisan d'un monde corrupteur,
Comment régner au ciel avec le Rédempteur ?

7. Quand vous auriez vécu jusqu'ici dans la joie,
La gloire et les honneurs, vous deviendrez la proie
D'irréparables maux, si la mort vous surprend.
Donc tout est vanité (3) pour le pauvre mourant,
Hormis l'amour céleste et l'humble obéissance.
Qui chérit de tout cœur la Bonté par essence
Ne peut craindre la mort, l'éternel châtiment :
Il rira de l'enfer au jour du Jugement ;
Car le parfait amour donne un accès facile
Auprès d'un Dieu sauveur. Mais, pour l'homme indocile,
Quand il songe au Très-Haut, son redoutable Roi,
Quoi donc de surprenant qu'il soit glacé d'effroi ?
Lorsqu'à l'amour divin l'on est inaccessible,
Bienheureux qu'à la crainte on soit du moins sensible.
Sans ce dernier rempart, on ne peut rester bon,
Et bientôt on succombe aux pièges du démon.


(1): Sag., ch. V, ver. 1.
(2): Ps. 106, ver. 42.
(3): Eccl., ch. I, ver. 2.



 




Traduction littérale de l'abbé de Lamennais :

  1. En toutes choses regardez la fin, et reportez-vous au jour où vous serez là, debout devant le Juge sévère à qui rien n'est caché, qu'on n'apaise point par des présents, qui ne reçoit point d'excuses, mais qui jugera selon la justice.
    Pécheur misérable et insensé ! que répondrez-vous à Dieu, qui sait tous vos crimes, vous qui tremblez quelquefois à l'aspect d'un homme irrité ?
    Par quel étrange oubli de vous-même vous en allez-vous, sans rien prévoir, vers ce jour où nul ne pourra être excusé ni défendu par un autre, mais où chacun sera pour soi un fardeau assez pesant ?
    Maintenant votre travail produit son fruit: vos larmes sont agréées, vos gémissements écoutés, votre douleur satisfait à Dieu et purifie votre âme.
  2. Il a ici-bas un grand et salutaire purgatoire, l'homme patient qui, en butte aux outrages, s'afflige plus de la malice d'autrui que de sa propre injure; qui prie sincèrement pour ceux qui le contristent, et leur pardonne du fond du cœur; qui, s'il a peiné les autres, est toujours prêt à demander pardon; qui incline à la compassion plus qu'à la colère; qui se fait violence à lui-même, et s'efforce d'assujettir entièrement la chair à l'esprit.
    Il vaut mieux se purifier maintenant de ses péchés et retrancher ses vices, que d'attendre de les expier en l'autre vie.
    Oh ! combien nous nous trompons nous-mêmes par l'amour désordonné que nous avons pour notre chair.
  3. Que dévorera ce feu, sinon vos péchés ?
    Plus vous vous épargnez vous-même à présent, et plus vous flattez votre chair, plus ensuite votre châtiment sera terrible et plus vous amassez pour le feu éternel.
    L'homme sera puni plus rigoureusement dans les choses où il a le plus péché.
    Là les paresseux seront percés par des aiguillons ardents, et les intempérants tourmentés par une faim et une soif extrêmes.
    Là les voluptueux et les impudiques seront plongés dans une poix brûlante et dans un soufre fétide; comme des chiens furieux, les envieux hurleront dans leur douleur.
  4. Chaque vice aura son tourment propre.
    Là les superbes seront remplis de confusion, et les avares réduits à la plus misérable indigence.
    Là une heure sera plus terrible dans le supplice, que cent années ici dans la plus dure pénitence.
    Ici quelquefois le travail cesse, on se console avec ses amis: là nul repos, nulle consolation pour les damnés.
    Soyez donc maintenant plein d'appréhension et de douleur pour vos péchés, afin de partager, au jour du jugement, la sécurité des bienheureux.
    Car les justes alors s'élèveront avec une grande assurance contre ceux qui les auront opprimés et méprisés (1).
    Alors se lèvera pour juger celui qui se soumet aujourd'hui humblement aux jugements des hommes.
    Alors l'humble et le pauvre auront une grande confiance; et de tous côtés l'épouvante environnera le superbe.
  5. Alors on verra qu'il fut sage en ce monde, celui qui apprit à être insensé et méprisable pour Jésus-Christ.
    Alors on s'applaudira des tribulations souffertes avec patience, et toute iniquité sera muette (2).
    Alors tous les justes seront transportés d'allégresse, et tous les impies consternés de douleur.
    Alors la chair affligée se réjouira plus que si elle avait toujours été nourrie dans les délices.
    Alors les vêtements pauvres resplendiront, et les habits somptueux perdront tout leur éclat.
    Alors la plus pauvre petite demeure sera jugée au-dessus du palais tout brillant d'or.
    Alors une patience constamment soutenue sera de plus de secours que toute la puissance du monde; et une obéissance simple, élevée plus haut que toute la prudence du siècle.
  6. Alors on trouvera plus de joie dans la pureté d'une bonne conscience que dans une docte philosophie.
    Alors le mépris des richesses aura plus de poids dans la balance que tous les trésors de la terre.
    Alors le souvenir d'une pieuse prière vous sera de plus de consolation que celui d'un repas splendide.
    Alors vous vous réjouirez plus du silence gardé que de longs entretiens.
    Alors les œuvres saintes l'emporteront sur les beaux discours.
    Alors vous préférerez une vie de peine et de travail à tous les plaisirs de la terre.
    Apprenez donc maintenant à supporter quelques légères souffrances afin d'être alors délivré de souffrances plus grandes.
    Eprouvez ici d'abord ce que vous pourrez dans la suite.
    Si vous ne pouvez maintenant souffrir ce peu de chose, comment supporterez-vous les tourments éternels ?
    Si maintenant la moindre douleur vous cause tant d'impatience, que sera-ce donc alors des tortures de l'enfer ?
    Il y a, n'en doutez point, deux joies qu'on ne peut réunir: vous ne pouvez goûter ici-bas les délices du monde, et régner ensuite avec Jésus-Christ.
  7. Si vous aviez vécu jusqu'à ce jour dans les honneurs et les voluptés, de quoi cela vous servirait-il, s'il vous fallait mourir à l'instant ?
    Donc tout est vanité (3), hors aimer Dieu et le servir lui seul.
    Car celui qui aime Dieu de tout son cœur ne craint ni la mort, ni le supplice, ni le jugement, ni l'enfer, parce que l'amour parfait nous donne un sûr accès près de Dieu.
    Mais celui qui aime encore le péché, il n'est pas surprenant qu'il redoute la mort et le jugement.
    Cependant, si l'amour ne vous éloigne pas encore du mal, il est bon qu'au moins la crainte du feu vous retienne.
    Celui qui est peu touché de la crainte de Dieu ne saurait longtemps persévérer dans le bien, mais il tombera bientôt dans les pièges du démon.

    (1): Sag., ch. V, ver. 1.
    (2): Ps. 106, ver. 42.
    (3): Eccl., ch. I, ver. 2
    .


Réflexions de l'abbé de Lamennais :


Dieu est patient, dit saint Augustin, parce qu'il est éternel. Mais, après les jours de patience, viendra le jour de la justice: jour d'effroi, jour inévitable, où toute chair comparaîtra devant le Roi de l'éternité, pour rendre compte de ses œuvres et de ses pensées même.
Transportez-vous en esprit à ce moment formidable: voilà que la poussière des tombeaux s'émeut, et de toutes parts la foule des morts accourt aux pieds du souverain Juge. Là tous les secrets sont dévoilés, la conscience n'a plus de ténèbres, et chacun attend en silence le sort qui lui est destiné pour toujours. Les deux cités se séparent, la grande sentence est prononcée: elle ouvre le paradis aux justes et tombe sur les pécheurs avec tout le poids d'une éternelle réprobation.
Environné des Anges fidèles et de la troupe resplendissante des élus, Jésus-Christ remonte dans sa gloire. Satan saisit sa proie et l'entraîne dans l'abîme. Tout est consommé à jamais. Il ne reste plus que les joies du ciel et le désespoir de l'enfer. Pendant que vous êtes encore sur la terre, le choix entre ces demeures vous est laissé : choisissez donc. Mais n'oubliez pas qu'il n'y a point de repentir de l'autre côté de la tombe.


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vendredi 8 novembre 2019

De la méditation de la mort

1. De l'homme en un instant c'en est fait ici-bas :
Rentrez donc en vous-même et songez au trépas.
Un tel est maintenant plein de force et de vie :
Demain la mort le frappe, et bientôt on l'oublie.
O comble de démence et de stupidité !...
On pense aux biens du temps plus qu'à l'éternité !
Réglez donc chaque jour votre conduite entière,
Comme si vous étiez à votre heure dernière.
Les justes au trépas tremblent moins pour leur sort.
Mieux vaut fuir le péché que d'éviter la mort.
Demain, mieux qu'en ce jour, au tribunal du Maître,
Serez-vous en état de pouvoir comparaître ?...
Demain, bien-aimé frère, est un jour incertain :
Fûtes-vous jamais sûr d'avoir un lendemain ?

2. De longs jours devraient-ils être un objet d'envie,
Alors qu'on fait si peu pour amender sa vie ?
Trop souvent on vieillit sans devenir meilleur,
Quand on ne devient pas encor plus grand pécheur.
Si du moins un seul jour, sur cette triste terre,
Nous avions bien vécu ! Comment donc se complaire
A remonter au temps où l'on revint à Dieu,
Lorsque dans la vertu l'on a grandi si peu !
Si les traits de la mort nous semblent redoutables,
Souvent des jours nombreux sont bien plus regrettables.
Heureux qui sans relâche a la mort sous les yeux
Et s'apprête à franchir un pas si périlleux !
Peut-être votre main a clos une paupière ?...
Ainsi l'on fermera votre œil à la lumière.

3. Le matin, se flatter de parvenir au soir
Ou, le soir, au matin, c'est un frivole espoir :
On prévient, en veillant, d'effroyables méprises...
Tous les jours par la mort que d'âmes sont surprises !
Soudain, comme un voleur, votre Juge viendra. (1)
A l'instant où pour vous cette heure sonnera,
Sur vos affections et vos œuvres passées
Que vous aurez, hélas ! de bien autres pensées !...
D'avoir vécu sans frein vous gémirez alors.

4. Heureux l'homme prudent qui fait tous ses efforts
Pour vivre chaque jour comme à son jour suprême !
Ce qui donne au mourant l'espoir que son Dieu l'aime,
C'est le mépris du monde et le désir ardent
Dont il fut embrasé d'être un chrétien fervent ;
C'est une vie austère, une humble pénitence ;
C'est l'abnégation, la prompte obéissance,
Le support de la croix par amour pour Jésus.
La santé, d'ordinaire, est plus propre aux vertus ;
La maladie, hélas ! moins souvent nous rend sages,
Comme un trop vif attrait pour les pèlerinages
Fit rarement des saints.

5. Eh ! quel juste a compté
Sur l'amitié d'un homme ou sur la parenté,
Pour conquérir les cieux ? Comme un songe frivole,
D'un mortel qui n'est plus le souvenir s'envole.
Travaillons dès cette heure à nous pourvoir à temps,
En faisant quelque bien : pourrions-nous, imprudents,
Remettre en d'autres mains notre intérêt suprême ?
Si vous fûtes sur terre indolent pour vous-même,
De vous, après la mort, qui sera soucieux ?
Que le temps qui s'enfuit vous est donc précieux !
C'est le jour du salut, c'est l'instant favorable. (2)
Mais vous faites, hélas ! un abus déplorable
D'un bien qui vous vaudrait le bonheur éternel !
Peut-être, quelque jour, vous crierez vers le Ciel
Pour obtenir le temps d'un retour salutaire,...
Serez-vous exaucé ?... redoutable mystère !

6. Ah ! frère bien-aimé, de quel péril affreux
Vous serez affranchi, quels tourments rigoureux
Vous aurez évités, si l'humble et chaste crainte
Vous prépare à toute heure une mort vraiment sainte !
Vivez donc désormais, vivez dans la ferveur,
Afin qu'à votre mort la céleste douceur,
Comme un torrent divin, de ses flots vous inonde.
Apprenez dès cette heure à bien mourir au monde,
A mépriser pour Dieu tout bonheur qui périt,
A trouver en Jésus la liberté d'esprit.
Châtiez votre chair et faites pénitence,
Pour avoir à la mort une sainte assurance.

7. Insensé ! votre espoir est de vivre longtemps ?...
Etes-vous assuré du plus court des instants ?
Combien dont le trépas a déçu l'espérance,
En survenant soudain, contre toute apparence !
Que de fois l'on vous dit : Tel homme s'est noyé ;
Tel est mort par le glaive ; un autre s'est broyé,
Pour s'être laissé choir du haut d'un édifice !
Aveuglément fidèle à son terrible office,
La mort frappe au hasard, à table comme au jeu :
Et le fer des voleurs, et la peste et le feu,
Lui servent tour à tour à moissonner les hommes.
Une ombre qui s'enfuit, (3) voilà ce que nous sommes.

8. Qui donc se souviendra de vous après la mort ?...
Qui priera le Seigneur d'adoucir votre sort ?
A l'œuvre donc, à l'œuvre, ô mon bien-aimé frère !
Et faites sur-le-champ ce que vous pouvez faire,
Puisque, incertain du jour où le trépas viendra,
Vous ignorez quel sort il vous apportera.
Pendant qu'il en est temps, amassez des richesses
Qui ne périront point. Des divines promesses
Gardez le souvenir ; ne songez qu'au salut.
Cherchez à plaire à Dieu : n'ayez pas d'autre but.
Pour qu'au ciel à jamais votre regard contemple
La splendeur des élus, (4) imitez leur exemple :
C'est en les honorant qu'on gagne leur faveur. (4)

9. Qu'êtes-vous ici-bas qu'un pauvre voyageur ?
Sur la plage étrangère, en tourments si féconde,
Restez indifférent aux choses de ce monde.
Que votre cœur soit libre, et qu'il monte vers Dieu,
Puisque pour vous sur terre il n'est en aucun lieu
De cité permanente.
(5) Apprenez que les larmes,
Les vœux et les soupirs, sont d'invincibles armes
Pour conquérir un trône au céleste séjour.
Puisse le Roi des rois vous couronner un jour !


(1): Luc, ch. XII, ver. 40.
(2): Cor. II, ch. VI, ver. 2.
(3): Ps. 143, ver. 4.
(4): Luc, ch. XVI, ver. 9.
(5): Héb., ch. XIII, ver. 14.



 




Traduction littérale de l'abbé de Lamennais :

  1. C'en sera fait de vous bien vite ici-bas: voyez donc en quel état vous êtes.
    L'homme est aujourd'hui, et demain il a disparu, et quand il n'est plus sous les yeux, il passe bien vite de l'esprit.
    O stupidité et dureté du cœur humain, qui ne pense qu'au présent et ne prévoit pas l'avenir !
    Dans toutes vos actions, dans toutes vos pensées, vous devriez être tel que vous seriez s'il vous fallait mourir aujourd'hui.
    Si vous aviez une bonne conscience, vous craindriez peu la mort.
    Il vaudrait mieux éviter le péché que fuir la mort.
    Si aujourd'hui vous n'êtes pas prêt, comment le serez-vous demain ?
    Demain est un jour incertain: et que savez-vous si vous aurez un lendemain ?
  2. Que sert de vivre longtemps puisque nous nous corrigeons si peu ?
    Ah ! une longue vie ne corrige pas toujours; souvent plutôt elle augmente nos crimes.
    Plût à Dieu que nous eussions bien vécu dans ce monde un seul jour !
    Plusieurs comptent les années de leur conversion; mais souvent, qu'ils sont peu changés, et que ces années ont été stériles !
    S'il est terrible de mourir, peut-être est-il plus dangereux de vivre si longtemps.
    Heureux celui à qui l'heure de sa mort est toujours présente, et qui se prépare chaque jour à mourir !
    Si vous avez vu jamais un homme mourir, songez que vous aussi vous passerez par cette voie.
  3. Le matin, pensez que vous n'atteindrez pas le soir; le soir, n'osez pas vous promettre de voir le matin.
    Soyez donc toujours prêt, et vivez de telle sorte que la mort ne vous surprenne jamais.
    Plusieurs sont enlevés par une mort soudaine et imprévue: car le Fils de l'homme viendra à l'heure qu'on n'y pense pas (1).
    Quand viendra cette dernière heure, vous commencerez à juger tout autrement de votre vie passée, et vous gémirez amèrement d'avoir été si négligent et si lâche.
  4. Qu'heureux et sage est celui qui s'efforce d'être tel dans la vie qu'il souhaite d'être trouvé à la mort.
    Car rien ne donnera une si grande confiance de mourir heureusement, que le parfait mépris du monde, le désir ardent d'avancer dans la vertu, l'amour de la régularité, le travail de la pénitence, l'abnégation de soi-même et la constance à souffrir toutes sortes d'adversités pour l'amour de Jésus-Christ.
    Vous pourrez faire beaucoup de bien tandis que vous êtes en santé; mais, malade, je ne sais ce que vous pourrez.
    Il en est peu que la maladie rende meilleurs, comme il en est peu qui se sanctifient par de fréquents pèlerinages.
  5. Ne comptez point sur vos amis ni sur vos proches, et ne différez point votre salut dans l'avenir; car les hommes vous oublieront plus vite que vous ne pensez.
    Il vaut mieux y pourvoir de bonne heure et envoyer devant soi un peu de bien, que d'espérer dans le secours des autres.
    Si vous n'avez maintenant aucun souci de vous-même, qui s'inquiétera de vous dans l'avenir ?
    Maintenant le temps est d'un grand prix. Voici maintenant le temps propice, voici le jour du salut (2).
    Mais, ô douleur ! que vous fassiez un si vain usage de ce qui pourrait vous servir à mériter de vivre éternellement !
    Viendra le temps où vous désirerez un seul jour, une seule heure, pour purifier votre âme, et je ne sais si vous l'obtiendrez.
  6. Ah ! mon frère, de quel péril, de quelle crainte terrible vous pourriez vous délivrer si vous étiez à présent toujours en crainte de la mort !
    Etudiez-vous maintenant à vivre de telle sorte qu'à l'heure de la mort vous ayez plus sujet de vous réjouir que de craindre.
    Apprenez maintenant à mourir au monde afin de commencer alors à vivre avec Jésus-Christ.
    Apprenez maintenant à tout mépriser, afin de pouvoir alors aller librement à Jésus-Christ.
    Châtiez maintenant votre corps par la pénitence afin que vous puissiez alors avoir une solide confiance.
  7. Insensés, sur quoi vous promettez-vous de vivre longtemps, lorsque vous n'avez pas un seul jour d'assuré ?
    Combien ont été trompés et arrachés subitement de leur corps !
    Combien de fois avez-vous ouï dire: Cet homme a été tué d'un coup d'épée; celui-ci s'est noyé, celui-là s'est brisé en tombant d'un lieu élevé; l'un a expiré en mangeant, l'autre en jouant; l'un a péri par le feu, un autre par le fer, un autre par la peste, un autre par la main des voleurs !
    Et ainsi la fin de tous est la mort (3), et la vie des hommes passe comme l'ombre (4).
  8. Qui se souviendra de vous après votre mort, et qui priera pour vous ?
    Faites, faites maintenant, mon cher frère, tout ce que vous pouvez, car vous ne savez pas quand vous mourrez, ni ce qui suivra pour vous la mort.
    Tandis que vous en avez le temps, amassez des richesses immortelles.
    Ne pensez qu'à votre salut, ne vous occupez que des choses de Dieu.
    Faites-vous maintenant des amis, en honorant les saints et en imitant leurs œuvres, afin qu'arrivé au terme de cette vie, ils vous reçoivent dans les tabernacles éternels (5).
  9. Vivez sur la terre comme un voyageur et un étranger à qui les choses du monde ne sont rien.
    Conservez votre cœur libre et toujours élevé vers Dieu, parce que vous n'avez point ici-bas de demeure permanente (6).
    Que vos gémissements, vos larmes, vos prières, montent tous les jours vers le ciel afin que votre âme, après la mort, mérite de passer heureusement à Dieu.

    (1): Luc, ch. XII, ver. 40.
    (2): Cor. II, ch. VI, ver. 2.
    (3): Job, ch. XIV, ver. 10.(4): Ps. 143, ver. 4.
    (5): Luc, ch. XVI, ver. 9.
    (6): Héb., ch. XIII, ver. 14
    .


Réflexions de l'abbé de Lamennais :


Approchez-vous de cette fosse, regardez ces ossements blanchis et déjoints: voilà tout ce qui reste ici-bas d'un homme que vous avez connu peut-être et qui ne pensait pas plus à la mort, il y a peu d'années, que vous n'y pensez aujourd'hui.
Ne fallait-il pas, en effet, qu'il songeât d'abord à sa fortune, à celle des siens, à l'établissement de sa famille? Aussi s'en est-il occupé jusqu'au dernier moment. Eh bien! Maintenant allez, entrez dans sa maison. Des héritiers indifférents y jouissent des biens qu'il avait amassés, et travaillent eux-mêmes à en amasser de nouveaux. Du reste, nul souvenir du mort.
Quelque chose de lui subsiste cependant, et la tombe ne le renferme pas tout entier. Il avait une âme, une âme rachetée du sang de Jésus-Christ. Où est-elle? A l'instant où elle quitta le corps, sa demeure fut fixée, ou dans le ciel sans crainte désormais, ou dans l'enfer sans espérance. Terrible, terrible alternative! Et, à présent, plongez-vous dans les soins de la terre, différez votre conversion. Dites encore: il sera temps demain. Insensé ! Ce temps dont tu abuses, creuse ta fosse, et demain sera l'éternité.


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vendredi 25 octobre 2019

De la considération de la misère humaine

1. Si Dieu n'est point pour vous le seul bien désirable,
En tous lieux et toujours vous serez misérable.
Pourquoi donc vous troubler de n'être point heureux ?
Quel mortel ici-bas voit combler tous ses vœux ?
Ni vous ni moi, sans doute..., aucun homme sur terre :
Nul, fût-il pape ou roi, n'est exempt de misère.
Eh ! qui donc en ce monde a le plus heureux sort ?
Le juste qui pour Dieu souffre jusqu'à la mort.

2. Dans sa frivolité, le vulgaire s'écrie :
Considérez cet homme, oh ! quelle heureuse vie !...
Quel éclat ! quels honneurs !... qu'il est riche et puissant !
De tous ces biens d'un jour ; car leur incertitude
Nourrit en nous la crainte et la sollicitude.
Non, le bonheur n'est point dans les biens d'ici-bas !
Le plus modeste avoir ne nous suffit-il pas ?
Vraiment c'est un malheur que de vivre sur terre ;
Et plus on est parfait, plus la vie est amère :
Car alors on sent mieux, on voit plus clairement
L'infirmité de l'homme et son dérèglement.
S'assujettir sans trêve aux lois de la nature,
Toujours veiller, dormir, prendre sa nourriture,
Se livrer tour à tour aux labeurs, au repos,
Ah ! n'est-ce point vraiment le plus lourd des fardeaux
Pour l'âme qui voudrait, dans son pèlerinage,
Se dégager des sens, de leur dur esclavage ?

3. Oh ! quel poids accablant pour l'homme intérieur !
De mes nécessités délivrez-moi, Seigneur, (1)
Dit le Prophète-Roi que la chair importune.
Malheur à qui n'a point compris son infortune !...
Et malheur plus encore à qui pourrait chérir
Ce terrestre séjour, où l'on naît pour mourir !
Cependant on en voit follement s'y complaire :
A peine, en mendiant, ont-ils le nécessaire...,
Et pourtant ils n'auraient aucun souci du ciel,
S'ils pouvaient toujours vivre en ce monde charnel !

4. Étrange aveuglement ! déplorable folie !
Leur âme dans la fange est comme ensevelie,
Et d'ignobles plaisirs enchaînent leur amour !
Ah ! les infortunés, ils sentiront un jour
Et pour jamais, hélas ! l'épouvantable vide,
Le néant des faux biens dont leur cœur est avide !
Ici-bas, tous les saints, pour plaire à Jésus-Christ,
Ont méprisé la chair et tout ce qui périt.
Sans cesse ils soupiraient vers les biens immuables.
De peur d'être entraînés à des plaisirs coupables,
Vers le Ciel, nuit et jour, ils reportaient leurs vœux.
Travaillez, ô mon frère, à vous rendre pieux :
Il en est temps encor.

5. Pourquoi toujours remettre
A servir de tout cœur votre adorable Maître ?
Levez-vous sur-le-champ. Dites sans hésiter :
Voici le temps d'agir, le moment de lutter ;
Pour m'amender enfin c'est le jour favorable.
Plus notre vie est dure et semble intolérable,
Plus elle plaît au Ciel. C'est par l'eau, par le feu,
Que l'homme doit passer pour arriver à Dieu.
(2)
Sans violents efforts le vice est invincible.
Tant que nous porterons cette chair corruptible,
Comment fuir le péché, la douleur et l'ennui ?
Certes nous voudrions pouvoir, dès aujourd'hui,
Échapper au labeur, au trouble, à la souffrance ;
Mais par notre révolte, en perdant l'innocence,
Nous perdîmes encor nos titres au bonheur.
Sachons donc vaillamment affronter la douleur ;
Attendons avec foi, comme un bienfait suprême,
Que l'iniquité passe (3) et que ce corps lui-même
Soit absorbé sans fin par l'immortalité.
(4)

6. Oh ! qu'elle est grande, hélas ! notre fragilité,
Qui nous conduit sans cesse à de nouveaux abîmes !...
On confesse aujourd'hui d'abominables crimes
Qu'on promet au Très-Haut de fuir avec horreur,
Et demain l'on retourne à sa funeste erreur !...
Parfois, une heure après, l'on trahit sa promesse !
Ah ! quel sujet, grand Dieu, d'avouer sa faiblesse !
Souvent par négligence on perd en un instant
Les fruits d'un long travail, les dons du Tout-Puissant.

7. Quand, dès l'aube du jour, on se montre si lâche,
Comment jusqu'à la nuit remplira-t-on sa tâche ?
Hélas ! nous prétendons à la félicité,
Nous voulons, dès l'exil, paix et sécurité,
Alors qu'il n'apparaît dans toute notre vie
Rien du parfait amour auquel Dieu nous convie !
N'aurions-nous pas plutôt, comme un simple chrétien,
Comme un humble novice, à nous former au bien,
Si toutefois encor, dans notre indifférence,
D'amender notre cœur nous gardons l'espérance ?


(1): Ps. 24, ver. 17.
(2): Ps. 65, ver. 12.
(3): Ps. 56, ver. 2.
(4): Cor. II, ch. V, ver. 4.



 




Traduction littérale de l'abbé de Lamennais :

  1. En quelque lieu que vous soyez, de quelque côté que vous vous tourniez, vous serez misérable si vous ne revenez vers Dieu.
    Pourquoi vous troublez-vous de ce que rien n'arrive comme vous le désirez et comme vous le voulez ? A qui est-ce que tout succède selon sa volonté ? Ni à vous, ni à moi, ni à aucun homme sur la terre.
    Nul en ce monde, fût-il roi ou pape, n'est exempt d'angoisses et de tribulations.
    Qui donc a le meilleur sort ? Celui, certes, qui sait souffrir quelque chose pour Dieu.
  2. Dans leur faiblesse et leur peu de lumière, plusieurs disent: Que cet homme a une heureuse vie ! qu'il est riche, grand, puissant, élevé !
    Mais considérez les biens du ciel, et vous verrez que tous ces biens du temps ne sont rien; que toujours très incertains, ils sont plutôt un poids qui fatigue, parce qu'on ne les possède jamais sans défiance et sans crainte.
    Avoir en abondance les biens du temps, ce n'est pas là le bonheur de l'homme: la médiocrité lui suffit.
    C'est vraiment une grande misère de vivre sur la terre.
    Plus un homme veut avancer dans les voies spirituelles, plus la vie présente lui devient amère, parce qu'il sent mieux et voit plus clairement l'infirmité de la nature humaine et sa corruption.
    Manger, boire, veiller, dormir, se reposer, travailler, être assujetti à toutes les nécessités de la nature, c'est vraiment une grande misère et une grande affliction pour l'homme pieux qui voudrait être dégagé de ses liens terrestres, et délivré de tout péché.
  3. Car l'homme intérieur est en ce monde étrangement appesanti par les nécessités du corps.
    Et c'est pourquoi le prophète demandait avec d'ardentes prières d'en être affranchi, disant: Seigneur, délivrez-moi de mes nécessités (1).
    Malheur donc à ceux qui ne connaissent point leur misère ! et malheur encore plus à ceux qui aiment cette misère et cette vie périssable !
    Car il y en a qui l'embrassent si avidement, leur misère, qu'ayant à peine le nécessaire en travaillant ou en mendiant, ils n'éprouveraient aucun souci du royaume de Dieu s'ils pouvaient toujours vivre ici-bas.
  4. O cœurs insensés et infidèles, si profondément enfoncés dans les choses de la terre qu'ils ne goûtent rien que ce qui est charnel !
    Les malheureux ! ils sentiront douloureusement à la fin combien était vil, combien n'était rien ce qu'ils ont aimé.
    Mais les saints de Dieu, tous les fidèles amis de Jésus-Christ ont méprisé ce qui flatte la chair et ce qui brille dans le temps; toute leur espérance, tous leurs désirs aspiraient aux biens éternels.
    Tout leur cœur s'élevait vers les biens invisibles et impérissables, de peur que l'amour des choses visibles ne les abaissât vers la terre.
  5. Ne perdez pas, mon frère, l'espérance d'avancer dans la vie spirituelle: vous en avez encore le temps, c'est l'heure.
    Pourquoi remettez-vous toujours au lendemain l'accomplissement de vos résolutions? Levez-vous et commencez à l'instant, et dites: Voici le temps d'agir, voici le temps de combattre, voici le temps de me corriger.
    Quand la vie vous est pesante et amère, c'est alors le temps de mériter.
    Il faut passer par le feu et par l'eau, avant d'entrer dans le lieu de rafraîchissement (2).
    Si vous ne vous faites violence, vous ne vaincrez pas le vice.
    Tant que nous portons ce corps fragile, nous ne pouvons être sans péché, ni sans ennui et sans douleur.
    Il nous serait doux de jouir d'un repos exempt de toute misère; mais en perdant l'innocence par le péché, nous avons aussi perdu la vraie félicité.
    Il faut donc persévérer dans la patience, et attendre la miséricorde de Dieu jusqu'à ce que l'iniquité passe (3) et que ce qui est mortel en vous soit absorbé par la vie (4).
  6. Oh ! qu'elle est grande la fragilité qui toujours incline l'homme au mal.
    Vous confessez aujourd'hui vos péchés et vous y retombez le lendemain.
    Vous vous proposez d'être sur vos gardes et une heure après vous agissez comme si vous ne vous étiez rien proposé.
    Nous avons donc grand sujet de nous humilier et de ne nous jamais élever en nous-mêmes, étant si fragiles et inconsistants.
    Nous pouvons perdre en un moment par notre négligence ce qu'à peine avons-nous acquis par la grâce avec un long travail.
  7. Que sera-ce de nous à la fin du jour si nous sommes si lâches dès le matin ?
    Malheur à nous si nous voulons goûter le repos, comme si déjà nous étions en paix et en assurance, tandis qu'on ne découvre pas dans notre vie une seule trace de vraie sainteté !
    Nous aurions bien besoin d'être instruits encore, et formés à de nouvelles mœurs comme des novices dociles, pour essayer du moins s'il y aurait en nous quelque espérance de changement et d'un plus grand progrès dans la vertu.

    (1): Ps. 24, ver. 17.
    (2): Ps. 65, ver. 12.
    (3): Ps. 56, ver. 2.
    (4): Cor. II, ch. V, ver. 4
    .


Réflexions de l'abbé de Lamennais :


L'homme, né de la femme, vit peu de jours, et il est rassasié d'angoisses (1). Voilà notre destinée telle que le péché l'a faite. Écoutez les gémissements de l'humanité entière, dont Job était la figure: "Périsse le jour où je suis né, et la nuit où il fut dit: Un homme a été conçu! Pourquoi ne suis-je pas mort dans le sein de ma mère, ou n'ai-je pas péri en en sortant ? Pourquoi m'a-t-elle reçu sur ses genoux, et allaité de ses mamelles ? Maintenant je dormirais en silence, et je reposerais dans mon sommeil (2)."
Mais déjà sur cette grande misère se levait l'aurore d'une grande espérance: "Je sais que mon Rédempteur est vivant, et que je serai de nouveau revêtu de ma chair, et dans ma chair je verrai mon Dieu : je le verrai et mes yeux le contempleront (3)." Dès lors, tout change : ces douleurs, auparavant sans consolation, unies à celles du Rédempteur, ne sont plus qu'une expiation nécessaire, une épreuve de justice et de miséricorde, une semence d'éternelles joies. Le Christ, en mourant, a ouvert le ciel à l'homme déchu, qui pour unique grâce demandait à la terre un tombeau (4).
Et nous nous plaindrions des souffrances auxquelles Dieu réserve un tel prix ! Et le murmure serait sur nos lèvres, lorsque, par les tribulations, Jésus-Christ daigne nous associer aux mérites de son sacrifice ! C'en est fait, Seigneur, je reconnais mon aveuglement, mon ingratitude, et je ne veux plus désirer ici-bas que d'avoir part à votre passion, afin de participer un jour à votre gloire.

(1): Job, ch. XIV, ver. 1.
(2): Job, ch. III, ver. 3, 11, 12 & 13.
(3): Job, ch. XIX, ver. 25, 26 & 27.
(4): Job, ch. III, ver. 21 & 22.


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vendredi 11 octobre 2019

De la componction du cœur

1. Désirez-vous grandir chaque jour en ferveur ?
Gardez comme un trésor la crainte du Seigneur
Et maîtrisez vos sens par une règle austère ;
Car, c'est en dédaignant tout plaisir éphémère,
C'est en ouvrant son cœur à la componction,
Qu'on trouve le secret de la dévotion.
Un humble repentir produit des biens sans nombre,
Que le dérèglement dissipe comme une ombre.
Chose étrange que l'homme, au sein de son exil,
Voyant à chaque instant son salut en péril,
Sachant combien du ciel douloureuse est la voie,
Ose encor s'endormir pleinement dans la joie !

2. Mais la frivolité, l'oubli de nos défauts,
Nous voilent trop souvent l'abîme de nos maux,
Et des ris dissolus sont pour nous pleins de charmes,
Quand plutôt, à bon droit, devraient couler nos larmes.
Point d'allégresse entière et point de liberté
Sans la crainte et l'amour du Dieu de majesté.
Heureux si constamment nous savions nous soustraire
A tous les vains discours qui peuvent nous distraire,
Et si nous abdiquions dans un saint repentir
Ce qui souille notre âme ou peut l'appesantir !
Luttez avec vigueur : par une autre habitude
L'habitude est vaincue. Enfant de servitude,
Que le monde à jamais par vous soit déserté,
Et le monde, à son tour, vous rend la liberté.

3. N'attirez point à vous les affaires des autres,
Mais ayez constamment l'œil ouvert sur les vôtres.
Ne flattez point les grands, pour gagner leur appui.
Combattez vos défauts, plutôt que ceux d'autrui.
Si vous êtes sevré des faveurs de la terre,
Ne vous en troublez point : que votre peine amère
Soit d'être dépourvu des sentiments pieux
Qui doivent animer un saint religieux.
Souvent il est plus sûr que l'homme en cette vie
N'ait point en héritage un bonheur qu'il envie,
Surtout lorsque la joie amollirait son cœur.
Si parfois néanmoins la céleste douceur
Nous est soudain ravie ou tombe goutte à goutte,
Après mûr examen, nous comprendrons sans doute
Qu'en agissant ainsi, Jésus veut nous punir
De trop aimer encor le monde et le plaisir.

4. Des faveurs du bon Maître estimez-vous indigne :
Il faut bien qu'à l'épreuve un pécheur se résigne.
Pour le vrai pénitent il n'est dans l'univers
Que pénibles fardeaux et souvenirs amers.
Un saint trouve à gémir matière suffisante,
Que sa propre infortune à ses yeux se présente
Ou que les maux d'autrui l'accablent de leur poids :
Il sait qu'à tout mortel Dieu réserve la croix.
D'un regard attentif plus il se considère,
Plus il pénètre à fond l'effroyable misère
Qui nous mettant, hélas ! un bandeau sur les yeux,
Rarement nous permet de contempler les cieux.

5. Réfléchissons plutôt à notre heure dernière
Qu'aux moyens de fournir une longue carrière,
Et pour nous amender nous serons pleins d'ardeur.
Méditons chaque jour, au fond de notre cœur,
Les tourments de l'enfer, les feux du purgatoire,
Toute épreuve dès lors nous sera méritoire ;
Nous nous délecterons dans les austérités.
Par malheur, insensible aux grandes vérités,
Recherchant ce qui flatte et fuyant ce qui blesse,
Notre âme lâchement croupit dans la mollesse.

6. Trop souvent c'est l'horreur de pénibles efforts
Qui nous fit épargner ce misérable corps.
Si notre pénitence était vraiment parfaite,
Volontiers nous dirions avec le Roi-Prophète :
O Dieu, nourrissez-moi du triste pain des pleurs ;
Donnez-moi d'épuiser la coupe des douleurs !
(1)


(1): Ps. 79, ver. 6.


 




Traduction littérale de l'abbé de Lamennais :

  1. Si vous voulez faire quelque progrès, conservez-vous dans la crainte de Dieu et ne soyez point trop libre; mais soumettez vos sens à une sévère discipline et ne vous livrez pas aux joies insensées.
    Disposez votre cœur à la componction et vous trouverez la vraie piété.
    La componction produit beaucoup de bien, qu'on perd bientôt en s'abandonnant aux vains mouvements de son cœur.
    Chose étrange, qu'un homme en cette vie puisse se reposer pleinement dans la joie, lorsqu'il considère son exil, et à combien de périls est exposée son âme !
  2. A cause de la légèreté de notre cœur et de l'oubli de nos défauts, nous ne sentons pas les maux de notre âme, et souvent nous rions vainement quand nous devrions bien plutôt pleurer.
    Il n'y a de vraie liberté et de joie solide que dans la crainte de Dieu et la bonne conscience.
    Heureux qui peut éloigner tout ce qui le distrait et l'arrête, pour se recueillir tout entier dans une sainte componction.
    Heureux qui rejette tout ce qui peut souiller sa conscience ou l'appesantir.
    Combattez généreusement: on triomphe d'une habitude par une autre habitude.
    Si vous savez laisser là les hommes, ils vous laisseront bientôt faire ce que vous voudrez.
  3. N'attirez pas à vous les affaires d'autrui et ne vous embarrassez point dans celles des grands.
    Que votre oeil soit ouvert sur vous d'abord; et avant de reprendre vos amis, ayez soin de vous reprendre vous-même.
    Si vous n'avez point la faveur des hommes, ne vous en attristez point; mais que votre peine soit de ne pas vivre aussi bien et avec autant de vigilance que le devrait un serviteur de Dieu et un bon religieux.
    Il est plus souvent utile et plus sûr de n'avoir pas beaucoup de consolations dans cette vie, et surtout de consolations sensibles.
    Cependant, si nous sommes privés de consolations divines, ou si nous ne les éprouvons que rarement, la faute en est à nous, parce que nous ne cherchons point la componction du cœur et que nous ne rejetons pas entièrement les vaines consolations du dehors.
  4. Reconnaissez que vous êtes indignes des consolations célestes et que vous méritez plutôt de grandes tribulations.
    Quand l'homme est pénétré d'une parfaite componction, le monde entier lui est alors amer et insupportable.
    Le juste trouve toujours assez de sujets de s'affliger et de pleurer.
    Car en considérant soit lui-même, soit les autres, il sait que nul ici-bas n'est sans tribulations; et plus il se regarde attentivement, plus profonde est sa douleur.
    Le sujet d'une juste affliction et d'une grande tristesse intérieure, ce sont nos péchés et nos vices, dans lesquels nous sommes tellement ensevelis, que rarement pouvons-nous contempler les choses du ciel.
  5. Si vous pensiez plus souvent à votre mort qu'à la longueur de la vie, nul doute que vous auriez plus d'ardeur pour vous corriger.
    Et si vous réfléchissiez sérieusement aux peines de l'enfer et au purgatoire, je crois que vous supporteriez volontiers le travail et la douleur, et que vous ne redouteriez aucune austérité.
    Mais parce que ces vérités ne pénètrent point jusqu'au cœur, et que nous aimons encore ce qui nous flatte, nous demeurons froids et négligents.
  6. Souvent c'est langueur de l'âme, si notre chair misérable se plaint si aisément.
    Priez donc humblement le Seigneur qu'il vous donne l'esprit de componction, et dites avec le prophète: Nourrissez-moi, Seigneur, du pain des larmes; abreuvez-moi du calice des pleurs (1).

    (1): Ps. 79, ver. 6.

Réflexions de l'abbé de Lamennais :


La douleur est le fond de la vie humaine. Souffrances du corps, maladies de l'âme, inquiétudes, afflictions, péchés, tel est l'accablant fardeau qu'il nous faut porter depuis notre naissance jusqu'à la tombe. Et cependant, à force de travail, l'homme parvient à découvrir au milieu de ses misères je ne sais quelles joies insensées dont il s'enivre avidement.
Fuyons ces folles joies du monde. Arrêtons notre pensée sur le châtiment qui doit suivre, sur nos fautes si multipliées. Et demandons à Dieu, avec la componction du cœur, ce repentir plein d'amour, ces heureuses larmes que Jésus a bénies par ces consolantes paroles: Beaucoup de péchés vous seront remis, parce que vous avez beaucoup aimé (1).

(1): Luc, ch. VII, ver. 47.


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