vendredi 28 août 2020

Du petit nombre de ceux qui aiment la croix de Jésus-Christ

1. Beaucoup voudraient régner avec le Roi des rois,
Mais qu'ils sont peu nombreux les amants de sa croix !
Beaucoup voudraient jouir de sa douce allégresse,
Mais bien peu, pour lui plaire, acceptent la tristesse.
Beaucoup voudraient s'asseoir au banquet du Sauveur,
Mais sa rude abstinence excite leur frayeur.
Notre cœur est ravi de partager sa joie,
Mais sommes-nous heureux des maux qu'il nous envoie ?
Beaucoup suivent Jésus jusqu'à la fraction
D'un pain venu des cieux ; mais dans l'affliction
Se montrent-ils jaloux de boire à son calice ?
Des miracles divins plusieurs font leur délice ;
L'opprobre de la croix, combien peu l'ont goûté !
Ils aiment le Seigneur dans la prospérité ;
Ils chantent son amour et sa miséricorde,
Et savent le bénir des biens qu'il leur accorde :
Mais que Dieu les délaisse et se cache un moment,
Soudain c'est le murmure ou bien l'accablement.

2. O mon très doux Jésus, le chrétien qui vous aime
Uniquement pour vous, et non point pour lui-même,
Ne vous chérit pas moins au sein de la douleur
Que lorsque vos bienfaits l'enivrent de bonheur.
Fût-il sans cesse en proie aux maux les plus étranges,
Il vous paîrait encore son tribut de louanges
Et saurait vous bénir d'un cœur reconnaissant.

3. Oh ! que l'amour divin est donc fort et puissant,
Quand l'amour de moi-même ou mon propre avantage
Ne vient pas y mêler son impur alliage !
N'est-on pas mercenaire et sans affection
Quand on cherche toujours sa consolation ?
Une âme intéressée, esclave du bien-être,
Se préfère elle-même à l'adorable Maître.
Où trouver un mortel qui serve Dieu pour rien ?

4. Le juste détaché de tout terrestre bien,
Qu'il est rare ici-bas ! Cherchez cette âme pure,
Ce vrai pauvre d'esprit, que nulle créature
N'enchaîne à son amour, ..... Cherchez, cherchez encor,
Parcourez l'univers pour trouver ce trésor.
Se fût-on dépouillé de sa fortune entière,
On n'aurait fait qu'un pas dans la sainte carrière ;
D'âpres austérités ont encor peu de prix ;
Tout ce qu'on peut savoir, l'homme l'eût-il appris,
Sa science n'est rien ; encor que très ardentes,
Sa ferveur et sa foi ne sont pas suffisantes.
Reste un point capital : c'est qu'ayant tout quitté,
Il se quitte lui-même et n'ait de volonté
Que l'aimable vouloir de son céleste Père ;
C'est qu'après avoir fait tout ce qu'il devait faire,
Il confesse humblement n'avoir rien fait pour Dieu.

5. Ce qu'on admire en nous, estimons-le fort peu :
A nos moindres devoirs quand nous serions dociles,
Sachons nous proclamer serviteurs inutiles,
(1)
Selon qu'à tout chrétien le Seigneur l'a prescrit.
Oui, nous serons alors vraiment pauvres d'esprit,
Et nous pourrons chanter avec le Roi-Prophète :
Je suis seul et n'ai point où reposer ma tête. (2)
Qu'on est libre, en retour, et qu'on est riche et grand,
Quand on a tout quitté pour vivre au dernier rang !


(1): Luc, ch. XVII, ver. 10.
(2): Ps. 24, ver. 16.



 




Traduction littérale de l'abbé de Lamennais :

  1. Il y en a beaucoup qui désirent le céleste royaume de Jésus, mais peu consentent à porter sa Croix.
    Beaucoup souhaitent ses consolations, mais peu aiment ses souffrances.
    Il trouve beaucoup de compagnons de sa table, mais peu de son abstinence.
    Tous veulent partager sa joie; mais peu veulent souffrir quelque chose pour lui.
    Plusieurs suivent Jésus jusqu'à la fraction du pain, mais peu jusqu'à boire le calice de sa passion.
    Plusieurs admirent ses miracles; mais peu goûtent l'ignominie de sa Croix.
    Plusieurs aiment Jésus pendant qu'il ne leur arrive aucune adversité.
    Plusieurs le louent et le bénissent, tandis qu'ils reçoivent ses consolations.
    Mais si Jésus se cache et les délaisse un moment, ils tombent dans le murmure ou dans un excessif abattement.
  2. Mais ceux qui aiment Jésus pour Jésus et non pour eux-mêmes, le bénissent dans toutes les tribulations et dans l'angoisse du cœur comme dans les consolations les plus douces.
    Et quand il ne voudrait jamais les consoler, toujours cependant ils le loueraient, toujours ils lui rendraient grâces.
  3. Oh ! que ne peut l'amour de Jésus, quand il est pur et sans mélange d'amour ni d'intérêt propre !
    Ne sont-ce pas des mercenaires ceux qui cherchent toujours des consolations ?
    Ne prouvent-ils pas qu'ils s'aiment eux-mêmes plus que Jésus-Christ, ceux qui pensent toujours à leurs gains et à leurs avantages ?
    Où trouvera-t-on quelqu'un qui veuille servir Dieu pour Dieu seul ?
  4. Rarement on rencontre un homme assez avancé dans les voies spirituelles pour être dépouillé de tout.
    Car le véritable pauvre d'esprit, détaché de toute créature, qui le trouvera ? Il faut le chercher bien loin, et jusqu'aux extrémités de la terre.
    Si l'homme donne tout ce qu'il possède, ce n'est encore rien (1).
    S'il fait une grande pénitence, c'est peu encore.
    Et s'il embrasse toutes les sciences, il est encore loin.
    Et s'il a une grande vertu et une piété fervente, il lui manque encore beaucoup, il lui manque une chose souverainement nécessaire.
    Qu'est-ce encore ? C'est qu'après avoir tout quitté, il se quitte aussi lui-même et se dépouille entièrement de l'amour de soi.
    C'est enfin qu'après avoir fait tout ce qu'il sait devoir faire, il pense encore n'avoir rien fait.
  5. Qu'il estime peu ce qu'on pourrait regarder comme quelque chose de grand, et qu'en toute sincérité il confesse qu'il est un serviteur inutile, selon la parole de la Vérité: Quand vous aurez fait tout ce qui vous est commandé, dites: Nous sommes des serviteurs inutiles (2).
    Alors il sera vraiment pauvre et séparé de tout en esprit, et il pourra dire avec le prophète: Oui, je suis pauvre et seul dans le monde (3).
    Nul cependant n'est plus riche, plus puissant, plus libre, que celui qui sait quitter tout et soi-même, et se mettre au dernier rang.

    (1): Cant., ch. VIII, ver. 7.
    (2):
    Luc, ch. XVII, ver. 10.
    (3): Ps. 24, ver. 16
    .


Réflexions de l'abbé de Lamennais :


Il faut aimer Dieu pour Dieu même, et non pas à cause de la joie que l'on goûte à le servir. Car s'il nous retirait ses consolations, que deviendrait cet amour mercenaire ?

Celui qui se cherche encore en quelque chose ne sait point aimer. Regardez votre modèle, contemplez Jésus, il ne s'est recherché en rien: Christus non sibi placuit (1). Il a tout sacrifié pour vous, son repos, sa vie, sa volonté même: Non pas ce que je veux, disait-il, mais ce que vous voulez (2). Il a tout souffert, jusqu'à la croix, jusqu'au délaissement de son Père: Mon Père! Pourquoi m'avez-vous abandonné (3)?

Entrons, à son exemple, dans cet esprit de sacrifice, et, détachés désormais de tout intérêt propre, acceptons avec une égale sérénité les biens et les maux, les peines et les joies, en sorte que, n'ayant de pensées, de désirs que ceux de Jésus, nous soyons consommés avec lui dans cette unité parfaite (4) que, près de quitter ce monde, il demandait pour nous à son Père, comme le dernier et le plus grand de ses dons.

(1): Rom., ch. XV, ver. 3.
(2): Matth., ch. XXVI, ver. 39.
(3): Matth.
, ch. XXVII, ver. 46.
(4):
Jean, ch. XVII, ver. 23.


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vendredi 21 août 2020

De la reconnaissance pour la grâce de Dieu

1. Quel repos cherchez-vous au séjour des labeurs ?
Préférez la souffrance aux terrestres douceurs,
Et rendez gloire à Dieu des maux qu'ils vous envoie.
Quel mondain n'aimerait à savourer la joie,
Les consolations du pur et saint amour,
S'il pouvait en jouir sans peine et sans retour ?
Auprès de ce bonheur, de ces chastes délices,
Les plaisirs de la chair sont plutôt des supplices :
Car tout plaisir des sens est frivole ou honteux.
Le bonheur de l'esprit est seul pur et joyeux :
Ce n'est que dans une âme où règne l'innocence
Que Dieu répand ses dons avec munificence.
Mais nul mortel ne peut les savourer longtemps ;
Car l'épreuve, en ce monde, est de tous les instants.

2. L'excès de confiance en nos propres mérites,
La fausse liberté, s'opposent aux visites
D'un Dieu bon, mais jaloux. Ses faveurs, ses pardons,
Sont pour l'homme un grand bien : mais lorsque tous ses dons
Ne sont payés, hélas ! que par l'ingratitude,
Il paraît éprouver comme une lassitude ;
Car, s'il est obligé de raccourcir son bras,
C'est qu'il a trop souvent affaire à des ingrats,
Qui ne remontent point à la source première
D'où jaillit tout bienfait. Prodiguant sa lumière
Au cœur reconnaissant, le Monarque des cieux
Donne à l'humble les biens qu'il ôte à l'orgueilleux.

3. Loin de nous ces douceurs où nos larmes tarissent,
Ces contemplations qui nous enorgueillissent !
De sublimes pensers ne sont pas toujours saints ;
Tout désir n'est pas pur ; et les plus beaux desseins
Peuvent déplaire à Dieu. Je souhaite une grâce
Qui me rende plus humble et qui soit efficace
A me faire avancer dans l'abnégation.
L'homme instruit par la grâce et sa privation,
Bien loin de se complaire en sa propre excellence,
Confesse volontiers son extrême indigence.
Sachant donner à Dieu ce qui revient à Dieu,
De vos iniquités faites-lui l'humble aveu :
A votre Créateur rendez grâce pour grâce,
De peur que ce Dieu juste à la fin ne se lasse
Et ne vous précipite en un feu dévorant.

4. Quand un homme toujours se met au dernier rang,
Dieu l'élève au premier : à sublime édifice
Une base profonde. Aussi tout l'artifice
Employé par les saints pour conquérir les cieux,
Est d'être constamment vils à leurs propres yeux,
Leur cœur étant plus humble après chaque victoire.
Le juste, n'aspirant qu'à la céleste gloire,
Pour tout honneur frivole éprouve du mépris.
D'amour pour le Seigneur uniquement épris,
Il n'est tenté d'orgueil en aucune manière ;
Car il rapporte à Dieu la gloire tout entière
Des biens qu'il en reçoit. Les honneurs d'ici-bas,
Ne venant pas du Ciel, sont pour lui sans appas ;
Son vœu, son but constant, dans ses humbles louanges,
Est d'exalter Dieu seul, en lui-même, en ses anges.

5. Pour tout bienfait divin soyez reconnaissant,
Et les grâces pleuvront des mains du Tout-Puissant.
Un présent du Seigneur fut toujours désirable ;
Le moindre de ses dons n'est jamais méprisable.
Qui pourrait d'un tel Roi connaître la grandeur
Et n'être point jaloux de gagner sa faveur !
Qui pourrait dédaigner une grâce sortie
De la main du Très-Haut ? Encor qu'il nous châtie,
Nous devons le bénir ; car c'est notre salut
Qu'en tout ce qu'il permet, ce bon Père a pour but.
Conservons sa faveur par notre gratitude ;
Soyons, quand il nous l'ôte, exempts d'inquiétude.
Pour recouvrer sa grâce, il faut être fervent,
Et, pour ne point la perdre, être humble et vigilant.


 




Traduction littérale de l'abbé de Lamennais :

  1. Pourquoi cherchez-vous le repos lorsque vous êtes né pour le travail ?
    Disposez-vous à la patience plutôt qu'aux consolations, et à porter la croix plutôt qu'à goûter la joie.
    Quel est l'homme du siècle qui ne reçut volontiers les joies et les consolations spirituelles, s'il pouvait en jouir toujours ?
    Car les consolations spirituelles surpassent toutes les délices du monde et toutes les voluptés de la chair.
    Toutes les délices du monde sont ou honteuses ou vaines; les délices spirituelles sont seules douces et chastes, nées des vertus et répandues par Dieu dans les cœurs purs.
    Mais nul ne peut jouir toujours à son gré des consolations divines, parce que la tentation ne cesse jamais longtemps.
  2. Une fausse liberté d'esprit et une grande confiance en soi-même forment un grand obstacle aux visites d'en-haut.
    Dieu accorde à l'homme un grand bien en lui donnant la grâce de la consolation; mais l'homme fait un grand mal quand il ne remercie pas Dieu de ce don et ne le lui rapporte pas tout entier.
    Si la grâce ne coule point abondamment sur nous, c'est que nous sommes ingrats envers son auteur, et que nous ne remontons point à sa source première.
    Car la grâce n'est jamais refusée à celui qui la reçoit avec gratitude, et Dieu ordinairement donne à l'humble ce qu'il ôte au superbe.
  3. Je ne veux point de la consolation qui m'ôte la componction; je n'aspire point à la contemplation qui conduit à l'orgueil.
    Car tout ce qui est élevé n'est pas saint; tout ce qui est doux n'est pas bon; tout désir n'est pas pur; tout ce qui est cher à l'homme n'est pas agréable à Dieu.
    J'aime une grâce qui me rend plus humble, plus vigilant, plus prêt à me renoncer moi-même.
    L'homme instruit par le don de la grâce et par sa privation n'osera s'attribuer aucun bien, mais plutôt il confessera son indigence et sa nudité.
    Donnez à Dieu ce qui est à Dieu; et ce qui est de vous, ne l'imputez qu'à vous. Rendez gloire à Dieu de ses grâces; et reconnaissez que n'ayant rien à vous que le péché, rien ne vous est dû que la peine du péché.
  4. Mettez-vous toujours à la dernière place (1) et la première vous sera donnée; car ce qui est le plus élevé s'appuie sur ce qui est le plus bas.
    Les plus grands saints aux yeux de Dieu sont les plus petits à leurs propres yeux; et plus leur vocation est sublime, plus ils sont humbles dans leur cœur.
    Pleins de la vérité et de la gloire céleste, ils ne sont pas avides d'une gloire vaine.
    Fondés et affermis en Dieu, ils ne sauraient s'élever en eux-mêmes.
    Rapportant à Dieu tout ce qu'ils ont reçu de bien, ils ne recherchent point la gloire que donnent les hommes et ne veulent que celle qui vient de Dieu seul; leur unique but, leur unique désir, est qu'il soit glorifié en lui-même et dans tous les saints, par-dessus toutes choses.
  5. Soyez donc reconnaissants des moindres grâces et vous mériterez d'en recevoir de plus grandes.
    Que le plus léger don, la plus petite faveur aient pour vous autant de prix que le don le plus excellent et la faveur la plus singulière.
    Si vous considérez la grandeur de celui qui donne, rien de ce qu'il donne ne vous paraîtra petit ni méprisable; car peut-il être quelque chose de tel dans ce qui vient d'un Dieu infini ?
    Vous envoie-t-il des peines et des châtiments, recevez-les encore avec joie, car c'est toujours pour notre salut qu'il fait ou qu'il permet tout ce qui nous arrive.
    Voulez-vous conserver la grâce de Dieu, soyez reconnaissant lorsqu'il vous la donne, patient lorsqu'il vous l'ôte. Priez pour qu'elle vous soit rendue, et soyez humble et vigilant pour ne pas la perdre.

    (1): Luc, ch. XIV, ver. 10.

Réflexions de l'abbé de Lamennais :


L'homme est si pauvre, qu'il n'a pas même une bonne pensée, un bon désir qui ne lui vienne d'en haut. De lui-même il ne peut rien, pas même souhaiter d'être affranchi de sa misère, qu'il ne connaît que par une lumière surnaturelle.
Si la divine miséricorde ne le prévenait, il languirait dans une éternelle impuissance de tout bien. Plus la grâce donc lui est donnée avec abondance, plus il a raison de s'humilier, en voyant ce qu'il serait sans elle, ce qu'il est par son propre fonds. Créature insensée qui t'enorgueillis des dons de Dieu, qu'as-tu que tu n'aies reçu, et si tu l'as reçu pourquoi te glorifier, comme si tu ne l'avais pas reçu (1)? 
Il faut que l'orgueil plie sous cette parole, et que l'homme tout entier s'anéantisse en présence de Celui qui seul le retire de l'abîme où le péché l'avait précipité. Il ne se relève qu'en s'abaissant: ce qui faisait dire à saint Paul: Quand je me sens faible, c'est alors que je suis fort (2). Je vous comprends, ô grand Apôtre ! Ce sentiment qui vous humilie, appelle la grâce promise aux humbles (3), et par elle, vous êtes revêtu de la force de Dieu même.
Que ne devons-nous point à ce Dieu de bonté, et que lui rendrons-nous pour tant de bienfaits ? Hélas ! Dans notre indigence, nous n'avons à lui offrir que notre cœur, et c'est aussi ce qu'il demande de sa pauvre créature. Que ce cœur au moins lui appartienne sans réserve, que rien ne le partage. Qu'il ne veuille, qu'il ne goûte que Dieu, ne vive que de son amour, et qu'ainsi commence sur la terre cette union ravissante qui sera plus tard notre éternelle félicité.

(1): Cor. I, ch. IV, ver. 7. 
(2): Cor. II, ch. XII, ver. 10. 
(3): Jac., ch. IV, ver. 6.


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vendredi 31 juillet 2020

De la privation de toute consolation

1. Quand de ses flots divins la grâce nous inonde,
Nous sommes peu touchés de la faveur du monde ;
Mais qu'un mortel est grand, lorsque, au sein du malheur,
Délaissé des humains, délaissé du Seigneur,
Il supporte pour Dieu ce dur exil de l'âme
Et foule aux pieds l'orgueil, qui trop souvent réclame !
Est-il donc surprenant que vous soyez joyeux
Quand la faveur d'en haut vous rend humble et pieux ?
Pour tout homme ici-bas c'est l'heure désirable :
Il est doux de voguer par un vent favorable.
La main du Tout-Puissant et son divin flambeau,
En dirigeant mes pas, allègent mon fardeau.

2. A chercher le plaisir la nature est docile,
Mais s'oublier soi-même est chose moins facile.
Fidèle à son prélat, le saint martyr Laurent
Dans les adversités se montre ferme et grand :
Après avoir vaincu le monde et tous ses charmes,
Il offre encore à Dieu le tribut de ses larmes,
Quand on vient lui ravir Sixte, son bienfaiteur.
Ainsi sur l'amitié l'amour du Créateur
L'emporte en ce héros que la grâce illumine,
Car il cherche avant tout la volonté divine.
Sachez donc, vous aussi, triompher de la chair,
En quittant pour Jésus votre ami le plus cher.
Et s'il advient qu'un jour cet ami vous délaisse,
Pour supporter sans plainte un acte qui vous blesse,
Rappelez-vous qu'il faut tout quitter à la mort.

3. Ce n'est point sans combats, sans un constant effort,
Qu'on parvient pleinement à se vaincre soi-même,
A rechercher Dieu seul en tout ce que l'on aime.
Quel mortel, confiant dans sa propre vertu,
Ne recourt aux humains, lorsqu'il est abattu ?
Mais un ami du Christ, pour se montrer fidèle
A marcher sur les pas de son divin modèle
Et pour lui rendre gloire, aux terrestres douceurs
Préfère la souffrance et les âpres labeurs.

4. Dieu vous verse les dons de sa magnificence ?...
Témoignez-en toujours votre reconnaissance :
Comme autant de faveurs sachez les accueillir,
Et gardez-vous alors de vous enorgueillir.
Modérez votre joie : un nouveau don céleste
Doit vous rendre toujours plus sage et plus modeste ;
Craignez d'être infidèle en la moindre action ;
Car la paix fera place à la tentation.
De la grâce d'en haut quand vous sentez l'absence,
Ne perdez point espoir : par votre patience
Méritez de nouveau les célestes douceurs,
Dieu pouvant vous combler de plus amples faveurs.
Dans les divins conseils rien de nouveau, d'étrange :
Les prophètes, les saints, ont connu ce mélange
D'allégresse et d'épreuve.

5. A l'un d'eux de parler :
J'ai dit dans ma ferveur : Rien ne peut m'ébranler. (1)
Délaissé par la grâce, il change de langage,
Pour rendre sa douleur : O Dieu, votre visage
S'est détourné du mien, et mon cœur s'est troublé.
(2)
Mais par le désespoir il n'est point accablé ;
Il prie avec ferveur au sein de sa détresse :
Vers vous, Seigneur mon Dieu, j'élèverai sans cesse
Et mes vœux et mes cris.
(3) Il recueille à l'instant
Le fruit de sa prière : Oui, le Très-Haut m'entend,
Il m'a pris en pitié, le Ciel me vient en aide ;
(4)
Mais comment ? Grâce à vous, Seigneur, la paix succède
A mes tourments affreux ; je me sens abreuvé
D'ineffables douceurs.
(5) Mais puisqu'il est prouvé
Que tous les saints ont dû connaître la souffrance,
Moi, chrétien sans vertu, perdrai-je l'espérance,
Lorsque, après la ferveur, je sens l'aridité ?
Suivant son bon plaisir, l'Esprit de charité
S'éloigne ou vient à nous. Job en fournit la preuve :
Tout d'abord c'est la joie, et soudain c'est l'épreuve. (6)

6. A mes besoins, hélas ! qui daignera pourvoir ?...
En vous, ô Dieu clément, je mets tout mon espoir.
A quoi me serviront les plus parfaits modèles,
Quel secours trouverai-je en des amis fidèles,
En d'éloquents traités, en des livres pieux,
Quel charme auront pour moi des chants délicieux,
Si le Seigneur me livre à ma propre indigence ?
Mon seul remède alors, c'est l'humble patience,
Le parfait abandon au bon vouloir divin.

7. Dans les siècles passés, je cherche, mais en vain,
L'âme à qui Dieu parfois n'a point ravi sa grâce,
Qu'au sentier des labeurs on ne vit jamais lasse,
Qu'illumina toujours la céleste clarté.
Quel saint fut assez pur pour n'être point tenté ?
De contempler son Dieu nul ne peut être digne,
Sans porter sur le front l'auguste et noble signe
De la croix du Sauveur ; car la tentation
Présage très souvent la consolation.
C'est le juste éprouvé que le Seigneur convie
A partager sa joie : A l'arbre de la vie
Le vainqueur cueillera des fruits délicieux.
(7)

8. Quand l'homme est prévenu de la faveur des Cieux,
C'est pour qu'il puisse un jour lutter sans défaillance.
Par l'épreuve qui suit, Dieu, dans sa bienveillance,
Le préserve d'orgueil ; car Satan ne dort pas
Et la chair vit toujours : à de nouveaux combats
Préparez-vous encore, préparez-vous sans cesse,
Pour vaincre à chaque instant l'ennemi qui vous presse.


(1): Ps. 29, ver. 7.
(2): Ps. 29, ver. 8.
(3): Ps. 29, ver. 9.
(4): Ps. 29, ver. 11.
(5): Ps. 29, ver. 12.
(6): Job, ch. VII, ver. 18.
(7): Apoc., ch. II, ver. 7.



 




Traduction littérale de l'abbé de Lamennais :

  1. Il n'est pas difficile de mépriser les consolations humaines quand on jouit des consolations divines.
    Mais il est grand et très grand de consentir à être privé tout à la fois des consolations des hommes et de celles de Dieu, de supporter volontairement pour sa gloire cet exil du cœur, de ne se rechercher en rien, et de ne faire aucun retour sur ses propres mérites.
    Qu'y a-t-il d'étonnant si vous êtes rempli d'allégresse et de ferveur lorsque la grâce descend en vous ? C'est pour tous l'heure désirable.
    Il avance aisément et avec joie, celui que la grâce soulève.
    Comment sentirait-il son fardeau, quand il est porté par le Tout-Puissant et conduit par le guide suprême ?
  2. Toujours nous cherchons quelque soulagement, et difficilement l'homme se dépouille de lui-même.
    Fidèle à son évêque, le saint martyr Laurent vainquit le siècle parce qu'il méprisa tout ce que le monde offre de séduisant, et qu'il souffrit en paix, pour l'amour de Jésus-Christ, d'être séparé du souverain prêtre de Dieu, de Sixte, qu'il aimait avec une vive tendresse.
    Pour l'amour du Créateur surmontant l'amour de l'homme, aux consolations humaines il préféra le bon plaisir divin.
    Et vous aussi, apprenez donc à quitter, pour l'amour de Dieu, l'ami le plus cher et le plus intime.
    Et ne murmurez point s'il arrive que votre ami vous abandonne, sachant qu'après tout il faudra bien un jour se séparer tous.
  3. Ce n'est pas sans combattre beaucoup et longtemps en lui-même, que l'homme apprend à se vaincre pleinement et à reporter en Dieu toutes ses affections.
    Lorsqu'il s'appuie sur lui-même, il se laisse aisément aller aux consolations humaines.
    Mais celui qui a vraiment l'amour de Jésus-Christ et le zèle de la vertu ne cède point à l'attrait des consolations, et ne cherche point les douceurs sensibles; il désire plutôt de fortes épreuves, et de souffrir de durs travaux pour Jésus-Christ.
  4. Quand donc Dieu vous accorde quelque consolation spirituelle, recevez-la avec actions de grâces; mais reconnaissez-y le don de Dieu et non votre propre mérite.
    Ne vous en élevez pas, n'en ayez point trop de joie, n'en concevez pas une vaine présomption. Que cette grâce, au contraire, vous rende plus humble, plus vigilant, plus timide dans toutes vos actions; car ce moment passera et sera suivi de la tentation.
    Quand la consolation vous est ôtée, ne vous découragez pas aussitôt; mais attendez avec humilité et avec patience que Dieu vous visite de nouveau: car il est tout-puissant pour vous consoler encore plus.
    Cela n'est ni nouveau ni étrange pour ceux qui ont l'expérience des voies de Dieu: les grands saints et les anciens prophètes ont souvent éprouvé ces vicissitudes.
  5. L'un d'eux, sentant la présence de la grâce, s'écriait: J'ai dit dans mon abondance: Je ne serai jamais ébranlé (1) ! Mais la grâce s'étant retirée, il ajoutait: Vous avez détourné de moi votre face, et j'ai été rempli de trouble (2).
    Dans ce trouble cependant, il ne désespère point; mais il prie le Seigneur avec plus d'insistance, disant: Seigneur, je crierai vers vous, et j'implorerai mon Dieu (3).
    Enfin il recueille le fruit de sa prière et il témoigne qu'il a été exaucé: Le Seigneur m'a écouté, il a eu pitié de moi, le Seigneur s'est fait mon appui (4).
    Mais comment ? Vous avez, dit-il, changé mes gémissements en chants d'allégresse, et vous m'avez environné de joie (5).
    Or, puisque Dieu en use ainsi avec les plus grands saints, nous ne devons pas perdre courage, pauvres infirmes que nous sommes, si quelquefois nous éprouvons de la ferveur et quelquefois du refroidissement: car l'esprit de Dieu vient et se retire comme il lui plaît. Ce qui faisait dire au bienheureux Job: Vous visitez l'homme dès le matin, et aussitôt vous l'éprouvez (6).
  6. En quoi donc espérer, et en quoi mettre ma confiance, si ce n'est uniquement dans la grande miséricorde de mon Dieu et dans l'attente de la grâce céleste ?
    Car, soit que j'aie près de moi des hommes vertueux, des religieux fervents, des amis fidèles; soit que je lise de saints livres et d'éloquents traités, soit que j'entende le doux chant des hymnes, tout cela aide peu et ne touche guère quand la grâce se retire, et que je suis délaissé dans ma propre indigence.
    Alors il n'est point de meilleur remède qu'une humble patience et l'abandon de soi-même à la volonté de Dieu.
  7. Je n'ai jamais rencontré d'homme si pieux et si parfait qui n'ait éprouvé quelquefois cette privation de la grâce et une diminution de ferveur.
    Nul saint n'a été ravi si haut ni si rempli de lumière qu'il n'ait été tenté avant ou après.
    Car il n'est pas digne d'être élevé jusqu'à la contemplation de Dieu, celui qui n'a pas souffert pour Dieu quelque tribulation.
    La tentation annonce d'ordinaire la consolation qui doit suivre.
    Car la consolation céleste est promise à ceux qu'a éprouvés la tentation. Celui qui vaincra, dit le Seigneur, je lui donnerai à manger du fruit de l'arbre de vie (7).
  8. La consolation divine est donnée afin que l'homme ait plus de force pour soutenir l'adversité.
    La tentation vient après, afin qu'il ne s'enorgueillisse pas du bien.
    Car Satan ne dort point, et la chair n'est pas encore morte: c'est pourquoi ne cessez de vous préparer au combat, parce qu'à droite et à gauche sont des ennemis qui ne se reposent jamais.

    (1): Ps. 29, ver. 7.
    (2): Ps. 29, ver. 8.
    (3): Ps. 29, ver. 9.
    (4): Ps. 29, ver. 11.
    (5): Ps. 29, ver. 12.
    (6): Job, ch. VII, ver. 18.
    (7): Apoc., ch. II, ver. 7
    .


Réflexions de l'abbé de Lamennais :


Bien que l'humanité sainte du Sauveur ne cessât de jouir, par son union intime avec le Verbe divin, d'une paix et d'une joie inaltérable, il ne laissait pas de ressentir souvent, dans la partie inférieure de l'âme, les afflictions et les douleurs devenues l'apanage de notre nature depuis le péché.
Qui n'a présentes à l'esprit ces grandes paroles: Mon âme est triste jusqu'à la mort (1)? Mon Père! Mon Père! Pourquoi m'avez-vous délaissé (2)? Ainsi l'âme chrétienne, sans perdre sa paix, est éprouvée aussi par la tristesse et les tribulations intérieures. Si elle goûtait toujours la consolation, il serait à craindre qu'elle ne tombât peu à peu dans le relâchement, et qu'aurait-elle d'ailleurs à offrir à son bien-aimé ? La vertu se perfectionne dans l'infirmité. C'est l'Apôtre qui nous l'apprend: et il ajoute aussitôt: Je me glorifierai donc dans mes infirmités, afin que la vertu de Jésus-Christ habite en moi (3).
Cette espèce d'abandon, cet exil du cœur, nous rappelle vivement notre misère, que nous oublions trop facilement, exerce notre foi, notre amour, et nous maintient dans l'humilité. Gardez-vous donc, en ces moments où Jésus paraît se retirer de vous, de fléchir sous le poids de l'épreuve, et de vous laisser aller au découragement. "Un des grands secours, dit un pieux auteur, pour bien porter sa Croix, est d'en ôter l'inquiétude et de rendre cette peine tranquille par une totale conformité à la divine volonté (4)."
Au lieu de gémir et de vous troubler, réjouissez-vous plutôt, car il est écrit: Ceux qui sèment dans les larmes, moissonnent dans l'allégresse. Ils allaient et pleuraient en répandant des semences. Ils reviendront pleins de joie, portant des gerbes dans leurs mains (5).

(1): Matth., ch. XXVI, ver. 38.
(2): Matth., ch. XXVII, ver. 46.
(3): Boudon, les Saintes Voies de la croix, livre II, ch. III.
(4): Matth., ch. XXVI, ver. 38.
(5): Ps. 125, ver. 5 et 6.


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vendredi 26 juin 2020

De l'amitié familière de Jésus

1. Tout est facile et doux, quand Jésus est présent ;
Lorsqu'il est éloigné, tout est dur et pesant.
S'il ne parle à nos cœurs, nul repos en ce monde :
Il dit une parole, et la paix nous inonde.
Madeleine pleurait. Le divin Maître est là,
Lui dit Marthe, il t'appelle. (1) Un mot la consola.
Doux moment où Jésus du sein de la tristesse
Arrache notre cœur, nous comble d'allégresse !
Quand Jésus est absent, oh ! quelle aridité !
Aveuglement funeste et folle vanité
De vouloir hors de lui trouver quelque avantage !
N'est-ce point pour notre âme un bien plus grand dommage
Que pour un conquérant de perdre l'univers ?

2. Sans Jésus, qu'espérer de ce monde pervers ?
Vivre loin de Jésus, c'est l'enfer qui commence :
Habiter avec lui, c'est un bonheur immense,
C'est un doux paradis. Si Jésus est pour vous,
De tous vos ennemis vous braverez les coups.
On découvre en Jésus un trésor véritable ;
Que dis-je ?... on trouve en lui tout bonheur désirable.
Perdre le monde entier serait perdre bien peu,
S'il nous restait Jésus. Sans Jésus, notre Dieu,
Quel dénûment, hélas ! Je vis dans l'opulence,
Quand Jésus est à moi.

3. C'est l'art par excellence
Que de savoir parler cœur à cœur à Jésus ;
Savoir le retenir est le don des élus.
Une âme humble et fervente, une âme pacifique,
Devient pour ce bon Maître un temple magnifique ;
Mais lorsqu'en vains discours on épanche son cœur,
On éloigne Jésus et l'on perd sa faveur.
Si vous le bannissez, contre ce divin Juge
Désormais quel ami sera votre refuge ?
Sans ami, le bonheur, l'avez-vous rencontré ?
Mais si Jésus n'est point votre ami préféré,
Au chagrin votre cœur est constamment en proie.
Oh ! qu'on est insensé, quand on cherche sa joie
Ou qu'on met son espoir en tout autre que lui !
Car on devrait, plutôt que perdre un tel appui,
Soulever contre soi tous les peuples du monde.
Ah ! n'ayez donc jamais d'attache aussi profonde
Pour vos plus chers amis !

4. Aimez-les pour Jésus,
Et Jésus pour lui-même : à ce Dieu des vertus
Il faut tout notre cœur ; car de l'ami fidèle,
Du plus parfait ami, Jésus est le modèle.
Pour lui-même, en lui-même, aimez vos ennemis
Et ceux qui vous sont chers : que nul ne soit omis,
Quand vous priez Jésus, afin qu'un si bon Père
Soit connu, soit aimé, de tout homme sur terre.
Gardez-vous d'aspirer à ces honneurs de choix,
A ce tribut d'amour qu'on paye au Roi des rois :
Oseriez-vous prétendre être aimé sans mesure ?
N'aimez ainsi vous-même aucune créature ;
Mais que Dieu règne en vous, en tout homme de bien.

5. Foulez aux pieds la chair et brisez tout lien.
Il faut que votre cœur soit vraiment pur et libre,
Il faut que pour Dieu seul à chaque instant il vibre,
S'il aspire à goûter combien Jésus est doux.
Mais à ce but jamais comment parviendrez-vous
Sans être prévenu d'une faveur céleste
Qui fortement vous porte à bannir tout le reste,
Pour être à Jésus seul étroitement uni ?
Car le juste peut tout, quand son bras est muni
De la force d'en haut ; mais quand Dieu se retire,
L'homme est infirme et pauvre, et semble sous l'empire
D'un châtiment céleste. Un chrétien sans vertu,
Perdant alors courage, est bientôt abattu ;
Mais à tout ici-bas, pour rendre gloire au Maître,
Un vrai soldat du Christ est prêt à se soumettre :
La nuit fait place au jour et l'hiver à l'été,
L'orage, la tempête, à la sérénité.


(1): Jean, ch. XI, ver. 28.


 




Traduction littérale de l'abbé de Lamennais :

  1. Quand Jésus est présent, tout est doux et rien ne semble difficile; mais quand Jésus se retire, tout fatigue.
    Quand Jésus ne parle pas au-dedans, nulle consolation n'a de prix; mais si Jésus dit une seule parole, on est merveilleusement consolé.
    Marie-Madeleine ne se leva-t-elle pas aussitôt du lit où elle pleurait, lorsque Marthe lui dit: Le maître est là, et vous appelle (1)?
    Heureux moment où Jésus appelle des larmes à la joie de l'esprit !
    Combien, sans Jésus, n'êtes-vous pas aride et insensible !
    Et quelle vanité, quelle folie, si vous désirez autre chose que Jésus-Christ ! Ne serait-ce pas une plus grande perte que si vous aviez perdu le monde entier ?
  2. Que peut vous donner le monde sans Jésus ?
    Etre sans Jésus, c'est un insupportable enfer; être avec Jésus, c'est un paradis de délices.
    Si Jésus est avec vous, nul ennemi ne pourra vous nuire.
    Qui trouve Jésus trouve un trésor immense, ou plutôt un bien au-dessus de tout bien.
    Qui perd Jésus perd plus et beaucoup plus que s'il perdait le monde entier.
    Vivre sans Jésus, c'est le comble de l'indigence; être uni à Jésus, c'est posséder des richesses infinies.
  3. C'est un grand art que de savoir converser avec Jésus, et une grande prudence que de savoir le retenir près de soi.
    Soyez humble et pacifique, et Jésus sera avec vous.
    Que votre vie soit pieuse et calme, et Jésus demeurera près de vous.
    Vous éloignerez bientôt Jésus et vous perdrez sa grâce, si vous voulez vous répandre au-dehors.
    Et si vous l'éloignez et le perdez, qui sera votre refuge et quel autre ami chercherez-vous ?
    Vous ne sauriez vivre heureux sans ami; et si Jésus n'est pas pour vous un ami au-dessus de tous les autres, n'attendez que tristesse et désolation.
    Qu'insensé vous êtes, si vous mettez en quelque autre votre confiance ou votre joie !
    Il vaudrait mieux avoir le monde entier contre vous, que d'être dans la disgrâce de Jésus.
    Qu'il vous soit donc plus cher que tout ce qui vous est cher.
  4. Aimez tous les autres pour Jésus, et Jésus pour lui-même.
    Lui seul doit être aimé uniquement, parce qu'il est le seul ami bon, fidèle, entre tous les amis.
    Aimez en lui et à cause de lui vos amis et vos ennemis, et priez-le pour tous afin que tous le connaissent et l'aiment.
    Ne souhaitez jamais d'obtenir aucune préférence dans l'estime ou l'amour des hommes; car cela n'appartient qu'à Dieu, qui n'a point d'égal.
    Ne désirez point que quelqu'un s'occupe de vous dans son cœur, et ne soyez vous-même préoccupé de l'amour de personne; mais que Jésus soit en vous et en tout homme de bien.
  5. Soyez pur et libre au-dedans, sans aucune attache à la créature.
    Il vous faut être dépouillé de tout, et offrir à Dieu un cœur pur, si vous voulez être libre et goûter combien le Seigneur est doux.
    Et certes, jamais vous n'y parviendrez si sa grâce ne vous prévient et ne vous attire: de sorte qu'ayant exclu et banni tout le reste, vous soyez seul uni à lui seul.
    Car lorsque la grâce de Dieu visite l'homme, alors il peut tout; et quand elle se retire, alors il est pauvre et infirme, et ne semble réservé qu'aux châtiments.
    En cet état même, il ne doit ni se laisser abattre ni désespérer, mais il doit se soumettre avec calme à la volonté de Dieu et souffrir pour l'amour de Jésus-Christ tout ce qui lui arrive: car l'été succède à l'hiver, après la nuit revient le jour, et après la tempête une grande sérénité.

    (1): Jean, ch. XI, ver. 28.

Réflexions de l'abbé de Lamennais :


L'amour a fait descendre le Fils de Dieu sur la terre. L'amour nous élève jusqu'à lui. Alors s'établit entre notre âme et Jésus comme une union ravissante, alors s'accomplit cette promesse: Je ne vous laisserai pas orphelins, je viendrai à vous (1).
Venez donc, ô mon Jésus, venez briser les derniers liens qui m'attachent aux créatures et retardent l'heureux moment où je ne vivrai plus que pour vous. Faites que, m'oubliant moi-même, je ne voie, je ne désire que vous seul, et me repose sur votre sein comme le disciple bien-aimé, dans cette paix délicieuse que le monde ne donne pas (2), qu'il ne peut même comprendre, mais aussi que ses orages ne sauraient troubler.

(1): Jean, ch. XIV, ver. 18.
(2): Jean, ch. XIV, ver. 27.


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