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vendredi 26 juin 2020

De l'amitié familière de Jésus

1. Tout est facile et doux, quand Jésus est présent ;
Lorsqu'il est éloigné, tout est dur et pesant.
S'il ne parle à nos cœurs, nul repos en ce monde :
Il dit une parole, et la paix nous inonde.
Madeleine pleurait. Le divin Maître est là,
Lui dit Marthe, il t'appelle. (1) Un mot la consola.
Doux moment où Jésus du sein de la tristesse
Arrache notre cœur, nous comble d'allégresse !
Quand Jésus est absent, oh ! quelle aridité !
Aveuglement funeste et folle vanité
De vouloir hors de lui trouver quelque avantage !
N'est-ce point pour notre âme un bien plus grand dommage
Que pour un conquérant de perdre l'univers ?

2. Sans Jésus, qu'espérer de ce monde pervers ?
Vivre loin de Jésus, c'est l'enfer qui commence :
Habiter avec lui, c'est un bonheur immense,
C'est un doux paradis. Si Jésus est pour vous,
De tous vos ennemis vous braverez les coups.
On découvre en Jésus un trésor véritable ;
Que dis-je ?... on trouve en lui tout bonheur désirable.
Perdre le monde entier serait perdre bien peu,
S'il nous restait Jésus. Sans Jésus, notre Dieu,
Quel dénûment, hélas ! Je vis dans l'opulence,
Quand Jésus est à moi.

3. C'est l'art par excellence
Que de savoir parler cœur à cœur à Jésus ;
Savoir le retenir est le don des élus.
Une âme humble et fervente, une âme pacifique,
Devient pour ce bon Maître un temple magnifique ;
Mais lorsqu'en vains discours on épanche son cœur,
On éloigne Jésus et l'on perd sa faveur.
Si vous le bannissez, contre ce divin Juge
Désormais quel ami sera votre refuge ?
Sans ami, le bonheur, l'avez-vous rencontré ?
Mais si Jésus n'est point votre ami préféré,
Au chagrin votre cœur est constamment en proie.
Oh ! qu'on est insensé, quand on cherche sa joie
Ou qu'on met son espoir en tout autre que lui !
Car on devrait, plutôt que perdre un tel appui,
Soulever contre soi tous les peuples du monde.
Ah ! n'ayez donc jamais d'attache aussi profonde
Pour vos plus chers amis !

4. Aimez-les pour Jésus,
Et Jésus pour lui-même : à ce Dieu des vertus
Il faut tout notre cœur ; car de l'ami fidèle,
Du plus parfait ami, Jésus est le modèle.
Pour lui-même, en lui-même, aimez vos ennemis
Et ceux qui vous sont chers : que nul ne soit omis,
Quand vous priez Jésus, afin qu'un si bon Père
Soit connu, soit aimé, de tout homme sur terre.
Gardez-vous d'aspirer à ces honneurs de choix,
A ce tribut d'amour qu'on paye au Roi des rois :
Oseriez-vous prétendre être aimé sans mesure ?
N'aimez ainsi vous-même aucune créature ;
Mais que Dieu règne en vous, en tout homme de bien.

5. Foulez aux pieds la chair et brisez tout lien.
Il faut que votre cœur soit vraiment pur et libre,
Il faut que pour Dieu seul à chaque instant il vibre,
S'il aspire à goûter combien Jésus est doux.
Mais à ce but jamais comment parviendrez-vous
Sans être prévenu d'une faveur céleste
Qui fortement vous porte à bannir tout le reste,
Pour être à Jésus seul étroitement uni ?
Car le juste peut tout, quand son bras est muni
De la force d'en haut ; mais quand Dieu se retire,
L'homme est infirme et pauvre, et semble sous l'empire
D'un châtiment céleste. Un chrétien sans vertu,
Perdant alors courage, est bientôt abattu ;
Mais à tout ici-bas, pour rendre gloire au Maître,
Un vrai soldat du Christ est prêt à se soumettre :
La nuit fait place au jour et l'hiver à l'été,
L'orage, la tempête, à la sérénité.


(1): Jean, ch. XI, ver. 28.


 




Traduction littérale de l'abbé de Lamennais :

  1. Quand Jésus est présent, tout est doux et rien ne semble difficile; mais quand Jésus se retire, tout fatigue.
    Quand Jésus ne parle pas au-dedans, nulle consolation n'a de prix; mais si Jésus dit une seule parole, on est merveilleusement consolé.
    Marie-Madeleine ne se leva-t-elle pas aussitôt du lit où elle pleurait, lorsque Marthe lui dit: Le maître est là, et vous appelle (1)?
    Heureux moment où Jésus appelle des larmes à la joie de l'esprit !
    Combien, sans Jésus, n'êtes-vous pas aride et insensible !
    Et quelle vanité, quelle folie, si vous désirez autre chose que Jésus-Christ ! Ne serait-ce pas une plus grande perte que si vous aviez perdu le monde entier ?
  2. Que peut vous donner le monde sans Jésus ?
    Etre sans Jésus, c'est un insupportable enfer; être avec Jésus, c'est un paradis de délices.
    Si Jésus est avec vous, nul ennemi ne pourra vous nuire.
    Qui trouve Jésus trouve un trésor immense, ou plutôt un bien au-dessus de tout bien.
    Qui perd Jésus perd plus et beaucoup plus que s'il perdait le monde entier.
    Vivre sans Jésus, c'est le comble de l'indigence; être uni à Jésus, c'est posséder des richesses infinies.
  3. C'est un grand art que de savoir converser avec Jésus, et une grande prudence que de savoir le retenir près de soi.
    Soyez humble et pacifique, et Jésus sera avec vous.
    Que votre vie soit pieuse et calme, et Jésus demeurera près de vous.
    Vous éloignerez bientôt Jésus et vous perdrez sa grâce, si vous voulez vous répandre au-dehors.
    Et si vous l'éloignez et le perdez, qui sera votre refuge et quel autre ami chercherez-vous ?
    Vous ne sauriez vivre heureux sans ami; et si Jésus n'est pas pour vous un ami au-dessus de tous les autres, n'attendez que tristesse et désolation.
    Qu'insensé vous êtes, si vous mettez en quelque autre votre confiance ou votre joie !
    Il vaudrait mieux avoir le monde entier contre vous, que d'être dans la disgrâce de Jésus.
    Qu'il vous soit donc plus cher que tout ce qui vous est cher.
  4. Aimez tous les autres pour Jésus, et Jésus pour lui-même.
    Lui seul doit être aimé uniquement, parce qu'il est le seul ami bon, fidèle, entre tous les amis.
    Aimez en lui et à cause de lui vos amis et vos ennemis, et priez-le pour tous afin que tous le connaissent et l'aiment.
    Ne souhaitez jamais d'obtenir aucune préférence dans l'estime ou l'amour des hommes; car cela n'appartient qu'à Dieu, qui n'a point d'égal.
    Ne désirez point que quelqu'un s'occupe de vous dans son cœur, et ne soyez vous-même préoccupé de l'amour de personne; mais que Jésus soit en vous et en tout homme de bien.
  5. Soyez pur et libre au-dedans, sans aucune attache à la créature.
    Il vous faut être dépouillé de tout, et offrir à Dieu un cœur pur, si vous voulez être libre et goûter combien le Seigneur est doux.
    Et certes, jamais vous n'y parviendrez si sa grâce ne vous prévient et ne vous attire: de sorte qu'ayant exclu et banni tout le reste, vous soyez seul uni à lui seul.
    Car lorsque la grâce de Dieu visite l'homme, alors il peut tout; et quand elle se retire, alors il est pauvre et infirme, et ne semble réservé qu'aux châtiments.
    En cet état même, il ne doit ni se laisser abattre ni désespérer, mais il doit se soumettre avec calme à la volonté de Dieu et souffrir pour l'amour de Jésus-Christ tout ce qui lui arrive: car l'été succède à l'hiver, après la nuit revient le jour, et après la tempête une grande sérénité.

    (1): Jean, ch. XI, ver. 28.

Réflexions de l'abbé de Lamennais :


L'amour a fait descendre le Fils de Dieu sur la terre. L'amour nous élève jusqu'à lui. Alors s'établit entre notre âme et Jésus comme une union ravissante, alors s'accomplit cette promesse: Je ne vous laisserai pas orphelins, je viendrai à vous (1).
Venez donc, ô mon Jésus, venez briser les derniers liens qui m'attachent aux créatures et retardent l'heureux moment où je ne vivrai plus que pour vous. Faites que, m'oubliant moi-même, je ne voie, je ne désire que vous seul, et me repose sur votre sein comme le disciple bien-aimé, dans cette paix délicieuse que le monde ne donne pas (2), qu'il ne peut même comprendre, mais aussi que ses orages ne sauraient troubler.

(1): Jean, ch. XIV, ver. 18.
(2): Jean, ch. XIV, ver. 27.


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vendredi 15 mai 2020

De la joie d'une bonne conscience

1.  La conscience pure et son bon témoignage,
C'est l'honneur souverain de l'homme vraiment sage.
L'innocence du cœur, ne la perdez jamais :
Vous sentirez toujours l'allégresse et la paix ;
Car le juste est joyeux jusqu'au sein des traverses,
Et les tourments sont faits pour les âmes perverses.
Quel repos ravissant goûte un parfait chrétien !
Ne vous réjouissez que d'avoir fait le bien.
Les méchants ont-ils donc jamais connu la joie ?
Du trouble et des remords ils sont la juste proie ;
Car la paix fuit toujours l'impie (1) et le pécheur.
Nous sommes, diront-ils, à l'abri du malheur ;
Nous vivons dans la paix ; qui donc pourrait nous nuire ?
Mais ne les croyez point : Soudain nous verrons luire
Le jour de la vengeance, où de ces insensés
Périront
à jamais les œuvres, les pensers. (2)

2. Si j'aime le Seigneur, m'est-il bien méritoire
De me plaire à souffrir et d'y mettre ma gloire ?
C'est me glorifier dans l'amour de la croix. (3)
Qu'ils sont cours les honneurs dont s'enivrent les rois !
Toute gloire éphémère engendre la tristesse.
La gloire, aux yeux du juste, est dans l'humble sagesse.
Qu'importe au vrai chrétien qu'on l'acclame en tout lieu ?
Son bonheur vient d'en haut, son bonheur est en Dieu.
La Vérité suprême en fut toujours la source.
Quand l'homme prend les cieux pour terme de sa course,
Il sait fouler aux pieds les honneurs d'ici-bas ;
Mais, si la gloire humaine a pour lui des appas,
Sera-t-il digne un jour d'aller s'unir aux anges ?
Quand on ne s'émeut point du blâme ou des louanges,
Quel ineffable calme on sent au fond du cœur !

3. Aisément il parvient à la paix, au bonheur,
Le chrétien généreux dont l'âme est sans souillure.
On prône notre vie !... en est-elle plus pure ?
Et lorsqu'on nous outrage, en sommes-nous plus vils ?
On est ce que l'on est. Les mortels pourraient-ils
Nous faire aux yeux de Dieu plus grands que nous ne sommes ?
Je compte pour néant les vains discours des hommes,
Quand j'arrête les yeux sur mon intérieur.
L'homme voit mon visage, et Dieu lit dans mon cœur :
Ce sont les actes seuls que l'homme considère ;
Dieu pèse les motifs. S'appliquer à bien faire,
Et n'avoir sous les yeux que sa fragilité,
Est un signe certain de grande humilité.
Quel indice d'une âme et confiante et pure
De ne mettre sa joie en nulle créature !

4. Qui jamais des humains ne cherche la faveur,
Montre qu'il s'est donné pleinement au Seigneur ;
Car il ne suffit pas de s'approuver soi-même,
Mais il faut que Jésus nous approuve
(4) et nous aime.
Un homme intérieur ne forme d'autre vœu
Que de rompre ses fers, pour marcher avec Dieu.


(1): Is., ch. XLVIII, ver. 22 & ch. LVII, ver. 21.
(2): Ps. 145, ver. 4.
(3): Gal., ch. VI, ver. 14.
(4): Cor. II, ch. X, ver. 18.



 




Traduction littérale de l'abbé de Lamennais :

  1. La gloire de l'homme de bien est le témoignage de sa conscience (1).
    Ayez la conscience pure et vous posséderez toujours la joie.
    La bonne conscience peut supporter beaucoup de choses et elle est pleine de joie dans les adversités.
    La mauvaise conscience est toujours inquiète et troublée.
    Vous jouirez d'un repos ravissant si votre cœur ne vous reproche rien.
    Ne vous réjouissez que d'avoir fait le bien.
    Les méchants n'ont jamais de véritable joie, ils ne possèdent point la paix intérieure, parce qu'il n'y a point de paix pour l'impie (2), dit le Seigneur.
    Et s'ils disent: Nous sommes dans la paix, les maux ne viendront pas sur nous; et qui oserait nous nuire (3)? ne les croyez pas car la colère de Dieu se lèvera soudain, et leurs œuvres seront réduites à rien, et leurs pensées périront (4).
  2. Se faire un sujet de gloire de la tribulation n'est pas difficile à celui qui aime: car se glorifier ainsi, c'est se glorifier dans la croix de Jésus-Christ (5).
    La gloire que les hommes donnent et reçoivent est courte.
    La tristesse accompagne toujours la gloire du monde.
    La gloire des bons est dans leur conscience et non dans la bouche des hommes.
    L'allégresse des justes est de Dieu et en Dieu, et leur joie vient de la vérité.
    Celui qui désire la gloire véritable et éternelle dédaigne la gloire du temps.
    Et celui qui recherche la gloire du temps et ne la méprise pas de toute son âme montre qu'il aime peu la gloire éternelle.
    Il jouit d'une grande tranquillité de cœur, celui que n'émeut ni la louange ni le blâme.
  3. Il sera aisément en paix et content, celui dont la conscience est pure.
    Vous n'êtes pas plus saint parce qu'on vous loue, ni plus imparfait parce qu'on vous blâme.
    Vous êtes ce que vous êtes, et tout ce qu'on pourra dire ne vous fera pas plus grand que vous ne l'êtes aux yeux de Dieu.
    Si vous considérez bien ce que vous êtes en vous-même, vous vous embarrasserez peu de ce que les hommes disent de vous.
    L'homme voit le visage, mais Dieu voit le cœur (6). L'homme regarde les actions; mais Dieu pèse l'intention.
    Faire toujours bien et s'estimer peu, c'est le signe d'une âme humble.
    Ne vouloir de consolation d'aucune créature, c'est la marque d'une grande pureté et d'une grande confiance intérieure.
  4. Quand on ne cherche au-dehors aucun témoignage en sa faveur, il est manifeste qu'on s'est entièrement remis à Dieu.
    Car ce n'est pas celui qui se recommande lui-même qui est approuvé, dit Saint Paul, mais celui que Dieu recommande (7).
    Avoir toujours Dieu présent au-dedans de soi et ne tenir à rien au-dehors, c'est l'état de l'homme intérieur.

    (1): Cor. II, ch. I, ver. 12.
    (
    2): Is., ch. XLVIII, ver. 22 & ch. LVII, ver. 21
    .
    (
    3): Jér., ch. V, ver. 12.
    (
    4): Ps. 145, ver. 4
    .
    (
    5):
    Rom., ch. V, ver. 3 & Gal., ch. VI, ver. 14.
    (6): Sam. I, ch. XVI, ver. 7.
    (7): Cor. II, ch. X, ver. 18
    .


Réflexions de l'abbé de Lamennais :


Nul repos pour celui qui ne le trouve pas en soi. Le cœur inquiet, qui cherche au dehors dans les créatures la paix dont il est privé intérieurement, se fait une grande illusion; elle n'est pas là.
Pourquoi vous tromper vous-même ? La mer soulevée par les tempêtes n'est pas plus agitée que le monde et vous lui dites: Apaise mon trouble ! Il n'y a de calme que dans le sein de Dieu. Il n'y a de joie que dans la conscience pure. Les plaisirs distraient, les passions enivrent un moment. Mais ce moment passé, que reste-t-il ? Et encore que d'ennui souvent et que d'amertume pendant sa durée !
Vous représentez-vous, au contraire, une félicité comparable à celle qui accompagne l'innocence, quelque chose qui, dès ici-bas, ressemble plus au ciel que l'état d'une âme détachée de la terre et tranquille sous la main de Dieu qu'elle possède déjà par l'espérance et l'amour ? Eh bien donc, que cet état devienne le vôtre: venez et goûtez combien le Seigneur est doux (1). Faites un effort, veuillez seulement. Celui qui donne le bon vouloir vous donnera aussi de l'accomplir.

(1): Ps. XXXIII, ver. 9.


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vendredi 27 mars 2020

De l'homme pacifique et bon

1. Volontiers au prochain vous conseillez la paix :
Vous-même tout d'abord ne la perdez jamais.
Un homme pacifique est utile à son frère,
Beaucoup plus qu'un savant. Le trouble et la colère
De tout changer en mal ont trouvé le moyen :
La paix et la douceur ramènent tout au bien.
Le pacifique est humble : il ne juge personne.
Un esprit mécontent s'inquiète et soupçonne,
Sans ombre de raison : la paix n'est point pour lui ;
Il ne saurait non plus la permettre en autrui.
Il parle trop souvent quand il faudrait se taire ;
Il omet sans remords le bien qu'il devrait faire :
Pour les devoirs d'autrui nul n'est moins indulgent ;
Pour ses propres devoirs nul n'est plus négligent.
Sur vous-même d'abord exercez votre zèle,
Vous pourrez du prochain prendre alors la tutelle.

2. Vous recourez pour vous à des palliatifs
Et ne savez d'un frère excuser les motifs :
Reconnaître vos torts serait plus équitable
Que de trouver autrui toujours inexcusable.
Supportez le prochain, pour être supporté.
Ah ! qu'elle est loin de vous, cette humble charité
Qui ne s'indigne point, qui jamais ne s'irrite,
Sinon contre elle-même ! Est-ce un si grand mérite
De vivre en bons rapports avec l'humble de cœur ?
Pour tous un tel commerce est rempli de douceur.
Volontiers nous gardons la paix avec les autres,
Lorsque leurs sentiments sont conformes aux nôtres ;
Mais savoir vivre en paix avec des gens pervers,
Durs, indisciplinés, supporter leurs travers,
C'est un don précieux, une vertu sublime,
Digne, au plus haut degré, de louange et d'estime.

3. Un ami de la paix la nourrit dans son cœur ;
Etre en paix avec tous fait son plus grand bonheur ;
Tandis que le hargneux, toujours insupportable,
Est à charge à lui-même, à charge à son semblable,
Car rien ne saurait plaire à cet esprit chagrin.
De ramener la paix dans le cœur du prochain
L'âme qui la possède en tout temps fut ravie.
Notre paix toutefois, en cette triste vie,
Consiste bien plutôt à souffrir humblement
Qu'à n'éprouver jamais aucun désagrément.
Mieux l'homme sait souffrir, plus sa paix est profonde :
Toujours paisible et doux, il est maître du monde ;
Il se combat lui-même en ennemi mortel ;
Il est l'ami du Christ et l'héritier du ciel.


 




Traduction littérale de l'abbé de Lamennais :

  1. Conservez-vous premièrement dans la paix: et alors vous pourrez la donner aux autres.
    Le pacifique est plus utile que le savant.
    Un homme passionné change le bien en mal, et croit le mal aisément. L'homme paisible et bon ramène tout au bien.
    Celui qui est affermi dans la paix ne pense mal de personne; mais l'homme inquiet et mécontent est agité de divers soupçons: il n'a jamais de repos, et n'en laisse point aux autres.
    Il dit souvent ce qu'il ne faudrait pas dire, et ne fait pas ce qu'il faudrait faire.
    Attentif aux devoirs des autres, il néglige ses propres devoirs.
    Ayez donc premièrement du zèle pour vous-même, et vous pourrez ensuite avec justice l'étendre sur le prochain.
  2. Vous savez bien colorer et excuser vos fautes, et vous ne voulez pas recevoir les excuses des autres.
    Il serait plus juste de vous accuser vous-même et d'excuser votre frère.
    Si vous voulez qu'on vous supporte, supportez aussi les autres.
    Voyez combien vous êtes loin encore de la vraie charité et de l'humilité, qui jamais ne s'irrite et ne s'indigne que contre elle-même.
    Ce n'est pas une grande chose de bien vivre avec les hommes doux et bons, car cela plaît naturellement à tous; chacun aime son repos, et s'affectionne à ceux qui partagent ses sentiments.
    Mais vivre en paix avec des hommes durs, pervers, sans règle, ou qui nous contrarient, c'est une grande grâce, une vertu courageuse digne d'être louée.
  3. Il y en a qui sont en paix avec eux-mêmes et avec les autres.
    Et il y en a qui n'ont point la paix, et qui troublent celle d'autrui: ils sont à charge aux autres, et plus à charge à eux-mêmes.
    Il y en a, enfin, qui se maintiennent dans la paix et qui s'efforcent de la rendre aux autres.
    Au reste toute notre paix dans cette misérable vie, consiste plus dans une souffrance humble que dans l'exemption de la souffrance.
    Qui sait le mieux souffrir possédera la plus grande paix. Celui-là est vainqueur de soi et maître du monde, ami de Jésus-Christ et héritier du ciel.

Réflexions de l'abbé de Lamennais :


Bienheureux les pacifiques, parce qu'ils seront appelés les enfants de Dieu (1).
Comprenez la grandeur de ce nom et l'instruction profonde qu'il renferme. La paix, c'est l'ordre parfait: et le trouble, les dissensions, les discordes, la guerre, ne sont entrés dans le monde que par la violation de l'ordre ou par le péché. Ainsi, point de paix où règne le péché; point de paix dans l'homme dont les pensées, les affections, les volontés ne sont pas en tout conformes à l'ordre ou à la vérité et à la volonté de Dieu: point de paix dans la société dont les doctrines et les lois s'écartent de la loi et des doctrines révélées de Dieu.
Et quiconque, homme ou peuple, méprise cette loi, nie ces doctrines, ne fût-ce qu'en un seul point, cet homme, ce peuple rebelle à Dieu, subit à l'instant le châtiment de son crime. Un malaise inconnu s'empare de lui: je ne sais quelle force désordonnée le pousse et le repousse en tous sens, et nulle part il ne trouve de repos. Comme Caïn, après son meurtre, il a peur.
Non, la paix n'est, en effet, que pour les enfants de Dieu. Ils la goûtent en eux-mêmes, et la répandent sur les autres. Elle coule, pour ainsi dire, de leur cœur, comme ces fleuves qui arrosaient l'heureux séjour de notre premier père, au temps de son innocence. Et quand viendra la dernière heure, ce sera encore la paix, car le royaume de Dieu est justice et paix (2). Enfants de Dieu, entrez dans le royaume qui vous a été préparé dès le commencement du monde (3).

(1): Matth., ch. V, ver. 9.
(1): Rom., ch. XIV, ver. 17.
(3): Matth., ch. XXV, ver. 34.


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vendredi 23 novembre 2018

Des moyens d'acquérir la paix et du zèle pour notre avancement spirituel

1. O l'ineffable paix dont nous pourrions jouir,
Si, moins prompts à conter, moins empressés d'ouïr,
Ce que disent les uns ou ce que font les autres,
Nous voilions leurs défauts et corrigions les nôtres !
Mais la paix pourrait-elle habiter en celui
Qui, toujours occupé des affaires d'autrui,
Aspirant sans relâche à sortir de lui-même,
Trouve à se recueillir un embarras extrême ?
Bienheureux le cœur simple : il nage dans la paix.

2. Pourquoi vit-on des saints si fervents, si parfaits ?
C'est que, mourant sans cesse aux désirs de la terre,
Attachés à Dieu seul, à lui seul voulant plaire,
Ils vaquaient sans entrave aux choses du salut.
Mais, pour nous, trop souvent, n'ayant point d'autre but
Qu'un bonheur fugitif ou qu'un bien transitoire,
Sur quel vice avons-nous remporté la victoire ?
Constamment dépourvus de zèle et de ferveur,
Nous languissons, hélas ! au sein de la tiédeur.

3. Quand l'homme est vraiment libre et maître de son âme,
Dieu se révèle à lui, Dieu l'éclaire et l'enflamme,
En lui montrant déjà comme un reflet des cieux.
Pour surmonter l'obstacle à ces dons précieux,
Il faudrait nous ravir à toute ignoble joie
Et suivre des parfaits l'incomparable voie ;
Mais le moindre labeur nous trouble et nous abat !

4. Si nous étions vaillants à l'heure du combat,
Un Dieu nous armerait de sa propre puissance.
Tant que son bras suprême est leur seule espérance,
Au plus fort de la lutte il soutient ses enfants,
Qu'il a créés soldats pour les voir triomphants.
Si dans l'amour divin notre persévérance
Dépendait, par malheur, d'une simple observance,
C'en serait fait bientôt de notre piété.
Donc saisissons la hache avec virilité :
Frappons, tranchons sans crainte. Extirpons la racine
Des appétits charnels dont l'appât nous fascine,
Et la paix à l'instant remplira notre cœur.

5. De tout penchant mauvais on fut bientôt vainqueur,
Quand du moins chaque année on triompha d'un vice.
Consacrés au Très-Haut, à son royal service,
Depuis longtemps comblés de ses dons merveilleux,
Faut-il que nous soyons moins purs et moins pieux !
En nous l'amour divin sans cesse devrait croître ;
Mais on compte aujourd'hui pour beaucoup, même au cloître,
De ne point trop déchoir de sa première ardeur.
Quand on s'arme, au début, d'une sainte rigueur,
On prend le vrai sentier de la béatitude.

6. Sans nul doute, il est dur de rompre une habitude,
Plus dur d'anéantir sa propre volonté ;
Mais, quand on cède en lâche à la difficulté,
Qu'on ne peut s'affranchir d'une légère entrave,
Saura-t-on triompher d'un obstacle plus grave ?
Rompons, dès l'origine, avec nos goûts pervers,
Pour ne point nous forger d'épouvantables fers.
Oh ! comme on plaît au juste et quel bonheur on goûte,
En suivant de la croix la sainte et noble route !
Et, lorsqu'on prend à cœur de vaincre ses attraits,
Comme on fait chaque jour d'admirables progrès !


 




Traduction littérale de l'abbé de Lamennais :

  1. Nous pourrions jouir d'une grande paix, si nous voulions ne nous point occuper de ce que disent et de ce que font les autres et de ce dont nous ne sommes point chargés.
    Comment peut-il être longtemps en paix, celui qui s'embarrasse de soins étrangers, qui cherche à se répandre au-dehors, et ne se recueille que peu ou rarement en lui-même ?
    Heureux les simples, parce qu'ils posséderont une grande paix !
  2. Comment quelques saints se sont-ils élevés à un si haut degré de vertu et de contemplation ?
    C'est qu'ils se sont efforcés de mourir à tous les désirs de la terre, et qu'ils ont pu ainsi s'unir à Dieu par le fond le plus intime de leur cœur, et s'occuper librement d'eux-mêmes.
    Pour nous, nous sommes trop à nos passions, et trop inquiets de ce qui se passe.
    Rarement nous surmontons parfaitement un seul vice, nous n'avons point d'ardeur pour faire chaque jour quelques progrès, et ainsi nous restons tièdes et froids.
  3. Si nous étions tout a fait morts à nous-mêmes et moins préoccupés au-dedans de nous, alors nous pourrions aussi goûter les choses de Dieu et acquérir quelque expérience de la céleste contemplation.
    Le plus grand, l'unique obstacle, c'est qu'asservis à nos passions et à nos convoitises, nous ne faisons aucun effort pour entrer dans la vois parfaite des saints.
    Et, s'il arrive que nous éprouvions quelque légère adversité, nous nous laissons aussitôt abattre, et nous recourons aux consolations humaines.
  4. Si tels que des soldats généreux, nous demeurions fermes dans le combat, nous verrions certainement le secours de Dieu descendre sur nous du ciel.
    Car il est toujours prêt à aider ceux qui résistent et qui espèrent en sa grâce, et c'est lui qui nous donne des occasions de combattre, afin de nous rendre victorieux.
    Si nous plaçons uniquement le progrès de la vie chrétienne dans les observances extérieures, notre dévotion sera de peu de durée.
    Mettons donc la cognée à la racine de l'arbre, afin que dégagés des passions, nous possédions notre âme en paix.
  5. Si nous déracinions chaque année un seul vice, bientôt nous serions parfaits.
    Mais nous sentons souvent, au contraire, que nous étions meilleurs et que notre vie était plus pure, lorsque nous quittâmes le siècle, qu'après plusieurs années de profession.
    Nous devrions croître chaque jour en ferveur et en vertu, et maintenant on compte pour beaucoup d'avoir conservé une partie de sa ferveur.
    Si nous nous faisions d'abord un peu de violence, nous pourrions tout faire ensuite aisément et avec joie.
  6. Il est dur de renoncer à ses habitudes, mais il est plus dur encore de courber sa propre volonté.
    Cependant, si vous ne savez pas vous vaincre en des choses légères, comment remporterez-vous des victoires plus difficiles ?
    Résistez dès le commencement à votre inclination, rompez sans aucun retard toute habitude mauvaise, de peur que peu à peu elle ne vous engage dans de plus grandes difficultés.
    Oh ! si vous considériez quelle paix ce serait pour vous, quelle joie pour les autres, en vivant comme vous le devez, vous auriez, je crois, plus d'ardeur pour votre avancement spirituel.

Réflexions de l'abbé de Lamennais :


Je vous laisse ma paix, je vous donne ma paix, non comme le monde la donne (1).
Quelle aimable douceur ! quel touchant amour dans ces paroles de Jésus-Christ et en même temps quelle instruction profonde ! Tous les hommes souhaitent la paix; mais il y a deux paix: la paix de Jésus-Christ, et la paix du monde.
Le monde dit à l'ambitieux : "Le désir des grandeurs te trouble et t'agite, monte, élève-toi." Il dit à l'avare: "L'envie des richesses te dévore, amasse, amasse sans t'arrêter jamais." Il dit au mondain tourmenté de ses convoitises: "Enivre-toi de tous les plaisirs". Il dit enfin à chaque passion: "Jouis, et tu auras la paix." Promesse menteuse! les soucis, la tristesse, l'inquiétude, le dégoût, les remords, voilà la paix du monde !
Jésus dit: "Triomphez de vous-même, combattez vos désirs, domptez vos convoitises, brisez vos passions." Et l'âme docile à ses commandements repose dans un calme ineffable. Les peines de la vie, les souffrances, les injustices, les persécutions, rien n'altère sa paix. Et cette céleste paix, qui surpasse tout sentiment (2), l'accompagne au dernier passage, et la suit jusqu'au ciel, où se consommera sa félicité.

(1): Jean, ch. XIV, ver. 27.
(2): Philip., ch. IV, ver. 7.


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vendredi 19 octobre 2018

Des affections désordonnées

1. Aux désirs déréglés dès qu'une âme est en proie,
Le trouble sur-le-champ y succède à la joie.
Il agite sans fin l'avare et l'orgueilleux,
Quand le pauvre jouit d'un calme merveilleux
Et que l'humble de cœur goûte une paix profonde. (1)
Qui n'est point vraiment mort aux choses de ce monde,
A chaque instant défaille au milieu du combat,
Et souvent c'est un rien qui l'arrête et l'abat.
Constamment incliné vers le plaisir sensible,
A la concupiscence il demeure accessible,
Et, quand il s'y dérobe, il se livre au chagrin ;
Pour peu qu'on lui résiste, il s'échauffe soudain.

2. Mais a-t-il satisfait sa passion coupable,
Le remords aussitôt le poursuit et l'accable ;
Car en obéissant à ses honteux attraits,
Il ne saurait trouver la véritable paix.
Serait-ce en leur cédant qu'il parviendrait au calme ?
N'est-ce point au vainqueur qu'on décerne la palme ?
Lorsqu'au plaisir charnel on se livre sans frein,
Le trouble au fond du cœur domine en souverain.
Du juste, dès l'exil, précieux héritage,
La paix doit être un jour son éternel partage.


(1): Ps. 36, ver. 11.


 




Traduction littérale de l'abbé de Lamennais :

  1. Dès que l'homme commence à désirer quelque chose désordonnément, aussitôt il devient inquiet en lui-même.
    Le superbe et l'avare n'ont jamais de repos, mais le pauvre et l'humble d'esprit vivent dans l'abondance de la paix. (1)
    L'homme qui n'est pas encore parfaitement mort à lui-même est bien vite tenté, et il succombe dans les plus petites choses.
    Celui dont l'esprit est encore infirme, appesanti par la chair et incliné vers les choses sensibles, a grand-peine à se détacher entièrement des désirs terrestres.
    C'est pourquoi, lorsqu'il se refuse à les satisfaire, souvent il éprouve de la tristesse, et il est disposé à l'impatience quand on lui résiste.
  2. Que, s'il a obtenu ce qu'il convoitait, aussitôt le remords de la conscience pèse sur lui, parce qu'il a suivi sa passion, qui ne sert de rien pour la paix qu'il cherchait.
    C'est en résistant aux passions, et non en leur cédant, qu'on trouve la véritable paix du cœur.
    Point de paix donc dans le cœur de l'homme charnel, de l'homme livré aux choses extérieures: la paix est le partage de l'homme fervent et spirituel.

    (1): Ps. 36, ver. 11.

Réflexions de l'abbé de Lamennais :


Un joug pesant accable les enfants d'Adam (1), fatigués sans relâche par les convoitises de la nature corrompue.
Succombent-ils, la tristesse, le trouble, l'amertume, le remords, s'emparent aussitôt de leur âme. "Superbe encore au fond de l'ignominie, inquiet et las de moi-même," dit saint Augustin en racontant les désordres de sa jeunesse, "je m'en allais loin de vous, ô mon Dieu, à travers des voies toutes semées de stériles douleurs (2)."
Il en coûte plus à l'homme de céder à ses penchants que de les vaincre; et si le combat contre les passions est dur, une paix ineffable en est le fruit.
Appelons le Seigneur à notre aide dans ce saint combat; n'en craignons point le travail, il sera court : aujourd'hui, demain, et puis le repos éternel !

(1): Ecclésiastique, ch. XL, ver. 1.
(2): Conf., livre II, ch. II.


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